Saint Georges chez les Brocchi

traduit par Marina Fratnik

à Raffaele Mattioli

I

Que Jole, la femme de chambre du comte, sortît chaque soir pour faire faire à Fuffi sa petite promenade: et que de temps à autre Fuffi, après avoir méticuleusement suivi, la laisse tendue et le museau contre terre, on ne sait quelle odeur, levât tout soudain contre le plus vénérable des marronniers d’Inde sa quatrième papatte comme pour dire: «Vrai de vrai, celui-là mérite qu’on l’arrose!»; qu’entre-temps des volées de bersagliers en retard rentrassent au pas de course, leurs plumes dressées dans le vent du printemps, et qu’ils débitassent à Jole des madrigaux à toute vapeur, avant que le rideau de fer de la retraite ne s’abatte brutalement sur les rêves errants de la nuit; que les trams galopassent à vide vers les hangars de banlieue, ou demi-vides, vers le grouillement des gares: et qu’une religieuse sur le départ baissât les yeux, joignant les mains sur son ventre, parce qu’elle avait entrevu par la fenêtre du tram des amants qui s’embrassaient à l’ombre des jardins obscurs; et que Jole, ayant aperçu la pauvre religieuse, laissât pénétrer dans ses veines un certain désarroi: que tout cela arrivât, c’était, pourrait-on risquer, tout à fait dans l’ordre des choses, du moins de celles de 1928 après J.-C.

Que par la suite Jole, pendant la petite promenade de Fuffi, qui tirait sur sa laisse et levait la patte à tout propos, se fît presque chaque soir aborder, oh la la!, par un «petit jeune homme», mais alors très très «jeune homme», de ceux qui n’ont rien de mieux à faire avec les filles que l’andouille: que parmi les événements de 1928 fût apparue cette complication, les yeux perçants, voire extralucides, des concierges de la belle-sœur du comte l’avaient peu à peu sinon constaté (à cause des marronniers d’Inde, des trams, des taxis, des innombrables ombres errant deux par deux sous les feuillages des uns et derrière les infatigables navettes des autres), du moins presque deviné. Puisque aussi bien, les soirs de printemps, les concierges prenaient le frais sous le porche: et que lui, fumait la pipe.

Mais ce qui mit le comble à la consternation publique, ce fut d’apprendre que le petit jeune homme n’était rien de moins qu’un parent éloigné du comte – oh! pas si lointain que ça d’ailleurs –, et donc aussi, bien qu’indirectement, un parent de la comtesse elle-même, qui était la belle-sœur du comte, étant veuve de l’autre comte, «feu monsieur le comte», frère de celui dont il est question, «le comte vivant».

«Un parent à moi ?… Qui se commettrait avec une femme de chambre!…»

«Mais toutes les jeunes filles se pâment sur son chemin, on se demande pourquoi… d’ailleurs, c’est bien connu, quand on a une automobile…»

L’«on se demande pourquoi» est la clef de voûte des plus complexes systèmes d’explication du Monde: aussi est-il extrêmement utilisé par les métaphysiciens de la morale, dès qu’il s’agit d’établir le pourquoi de la physique du genre humain. L’idée d’auto, ensuite, est immédiatement accessible, tant aux spéculatifs les plus profonds qu’aux concierges de la comtesse et à leurs deux cents interlocutrices: auto signifie caresse de douce fraîcheur à la torride rencontre des soirs d’été: course et vol le long des peupliers de la verte plaine, ivresse de la fuite vers de gros nuages dorés: vision fantasmagorique des panoramas de Briance, avec des Tramaglini à bicyclette, des Mondelle, (i) et d’inépuisables fontaines de cotcotcot dans un nuage de poussière aveuglant, une fois esquivés les bornes les plus zélées et les clous les plus pervers.

Le fait est que chaque dimanche de ce mois de mai, puis de ce mois de juin, à deux heures précises, le petit jeune homme embarquait la Jole sur sa Fiat 521 déchaînée, et il leur arrivait même parfois d’être quatre, deux jeunes filles et deux «petits jeunes gens»!

On ne sait pourquoi, on ne sait pourquoi!

La Jole avait d’ailleurs cela de bon qu’elle pouvait rentrer à dix heures du soir, car le comte ne voulait pas la priver des baisers – pauvre enfant! au moins une fois la semaine!– de ses vieux parents, des gens à l’ancienne! qui déglutissaient quotidiennement leur polenta dans une sorte de porcherie, un peu après Busto Garolfo.

Mais les concierges! Dans les roues de Cupidon il n’est pires bâtons.

On prit d’infinies précautions pour raconter l’affaire à la comtesse, pour lui dire enfin que la Jole séchait la polenta paternelle avec le plus grand naturel, et pendant ces douloureuses circonlocutions, la comtesse interrompait sa broderie, une merveilleuse nappe d’autel: contemplant avec un dédain muet la bouche de l’informatrice, toute humide encore du sirop des périphrases. Dans la pénombre du salon, le récit semblait un cheval embourbé.

Les périphrases bien pensantes, telles des commères en soupirs, se présentaient aux oreilles de la comtesse en état de contrition, sollicitant d’avance son pardon pour les mauvaises nouvelles qu’elles se trouvaient, bien à contrecœur, obligées de lui donner, dans la meilleure intention du monde: pour qu’elle sache, qu’elle soit au courant.

Mais le comte Agamènnone, lorsque enfin sa belle-sœur se décida à l’entretenir de ce «scandale», lui répondit sèchement qu’il avait déjà pris les mesures qui s’imposaient, avait déjà parlé «sérieusement» au jeune homme: bref, que tout était rentré dans l’ordre. Et en effet le prompt ravisseur de belles endimanchées avait déjà changé de voiture et par voie de conséquence, afin d’harmoniser les couleurs, également changé de belle. Le comte Agamènnone resta persuadé qu’il l’avait lui-même remis sur le bon chemin.

Et puis tout le monde allait à la campagne maintenant, qui d’un côté, qui de l’autre. Et puis «à son avis, il ne s’était rien passé de grave», car «au fond ce garçon, en tant que fond, avait un très bon fond, sain et droit, puisqu’il venait d’une famille très distinguée». Et d’ailleurs puisque la Jole, après moult interrogatoires et réprimandes, s’était répandue chaque fois en larmes de «sincère repentir», le comte, «après mûre réflexion», avait délibéré «de choisir d’oublier ce faux pas, dû essentiellement à l’étourderie et à l’inexpérience… de cet âge…»

«Mais c’est une fille trop… trop… voyante…» insista la comtesse; «crois-moi, Agamènnone, elle finira par te causer… nous causer à tous… de nouveaux soucis…». La comtesse se souvenait avec exaspération des œillades avides, ardentes, du boulanger, galopant derrière les insolents appâts hémimorphes de la Jole, comme s’il avait voulu les mordre: elle lui apparaissait, oh horreur!, aussi «plastronnante» qu’«écervelée», soit aussi ferme dans son être qu’alanguie dans sa démarche, ce qui en faisait un véritable scandale ambulant pour les rejetons d’innombrables familles très comme il faut – pauvres jeunes gens! à cet âge on n’est conscient de rien! – qui revenaient déjà bien fatigués du lycée et l’avaient baptisée «l’Andalouse libidineuse»; tandis que les livreurs partaient en voltes et demi-voltes, perdaient l’équilibre, entraînés par le poids du panier sur la hanche, s’écriant «saleté, ah la vache!», pris qu’ils étaient au dépourvu. Et finissaient contre un poteau.

Et puis il y avait de ces petits jeunes gens de l’école Polytechnique, de jeunes vauriens oui! qui n’avaient rien à envier aux voyous les plus endurcis! et qui, en plein trottoir, avaient adressé à la Jole des sirventès électromécaniques ponctués de rires salaces (l’arrivée de la comtesse, signalée par force coups de coudes, leur avait malgré tout imposé silence). La comtesse n’avait pas compris et ne voulait «même pas se souvenir» de pareilles ignominies: mais les mots «oscillateurs synchrones», «amortisseurs vibratoires», «pare-chocs», et d’autres pires encore, étaient déjà sortis de ces gorges grossières, accompagnés de grands rires et d’un tapage si assourdissants que sur le trottoir tout le monde s’était retourné, et que deux carabiniers, immobiles au bout de la place, avaient plissé les yeux, hoché la tête et secoué leur lanterne en murmurant «étudiants! étudiants!», comme un diagnostic miséricordieux.

Ces saletés avaient offensé les oreilles de la comtesse de notes si affreuses que seules la prière et la Confession avaient pu dissiper l’angoisse qui s’était emparée d’elle.

«écoute-moi, Agamènnone, parce que… crois-moi!… nous autres femmes… possédons… l’instinct» (elle ne crut pas en disant cela proférer une hérésie) «… écoute-moi: il me paraît superflu de te rappeler que nous sommes une famille… que nous avons un nom… Et aussi par égard pour mon Gigi, qui est toute notre espérance… Tous ces cancans me dégoûtent, tu le sais bien… me font mal… Cette fille, crois-moi, ne nous apportera que des soucis… Le monde n’est plus occupé que d’elle… et de nous…»

«Je ne le crois pas, je ne le crois pas, ma bonne Giuseppina! Je… je me targue de psychologie… et je ne le crois pas… D’ailleurs il s’agit précisément de ne pas alimenter la rumeur, de montrer… à de certaines gens… avec quel mépris les Brocchi traitent… une abjecte médisance…»

«écoute-moi, Agamènnone, je serais tellement plus heureuse si tu la congédiais!…»Le comte répliqua qu’elle s’était désormais familiarisée avec la maison, estima qu’elle connaissait désormais «sur le bout du doigt» toutes ses habitudes, ses plus menus besoins: qu’elle lui servait son café au lait avec tant de grâce, qu’elle glissait le moine, ou la boule*, dans son lit avec tant de sollicitude, qu’elle disait «Bonsoir, monsieur le comte!» avec une amabilité si dévouée, qu’elle s’entendait si bien avec Domenico (ce cher ours mal léché!), comme avec la cuisinière (la chère Catherine… de Russie), que c’eût été vraiment dommage de l’abandonner ainsi, «crois-moi, ma chère Giuseppina!, j’en ai comme la vision…», de l’abandonner «à elle-même, à son fragile destin…».

En outre, elle pouvait remplacer Caterina pour les commissions, tant elle se montrait brillante aussi bien par ses achats (courgettes-œufs-persil-bananes), que par sa capacité à distinguer au premier regard les choux-fleurs proprement dits des «broccoli», ces organismes si difficiles, l’un comme l’autre, à pénétrer dans leur essence!: piliers, l’un comme l’autre, de la salutaire église végétarienne dont il était devenu, depuis un couple d’années, un catéchumène ardent et scrupuleux: à l’exception récurrente de quelques biftecks à la Bismarck, ou de certains chapons pochés de Brugnasco, ou de Molnate, que ses brav’ paîsans avaient engraissés avec une ferveur et un entrain aisément imaginables par ceux qui vraiment y tiennent, et que rendait moins pernicieux, ou du moins plus proches du règne végétal, l’accompagnement bariolé de deux ou trois fruits de «mostarda» de Crémone.

Par-delà cette fragilité (du destin de la jeune fille), le comte, sans le vouloir peut-être, avait eu la vision de ces pare-chocs et contre-pare-chocs comme d’une turgide et monstrueuse fleur de vie au milieu de ses vieux meubles «d’un véritable, d’un authentique bon goût». Dans le petit tiroir du buffet, en haut à gauche, le tire-bouchon de réserve: dans celui de droite, quelques moulures décollées du buffet lui-même.

Jole, pour tout dire, était trop jeune, manquait par trop d’«expérience», alors que son fond, au fond, était un bon fond…; jeter une fille comme elle à la rue, n’était-ce pas en faire «une victime de la société…». Dans sa jeunesse, le comte avait lu Les Misérables, et feuilleté les auteurs «sociaux», même si, par la suite, son cerveau avait dissipé ces brumes en poussant sa réflexion jusqu’à un état de maturation plus avancée, et en se nourrissant quotidiennement de la lecture de la Perseveranza. (ii)

«Folies! Utopies! prétextes, artifices, spéciosités! pour échapper à la question qui est au centre de tout: l’individu est-il responsable? Car c’est là que réside la vraie question, ayons le courage de le dire… et à voix haute! Comme le dit très bien Panigatti, le mobile authentique de l’action est au cœur de la personne: la voilà, messieurs, la question! La question des questions!»

Sur quoi tous partirent pour la montagne. Gigi, à ses heures de solitude et de rêve, recommença à s’écorcher les genoux sur la dolomie; aux heures de componction, en revanche, il lut Jules César, dans la version italienne en vers de Giulio Carcano; aux heures de sociabilité, de comme-il-faut, il sua des ruisseaux de fraîches albumines à s’affairer, en vrai chevalier!, autour des manteaux, des thermos et des appareils photo de trois demoiselles très dix-neuvième siècle, appartenant à la meilleure société milanaise: alpinistes, pianistes, aquarellistes; qui parlaient parfaitement l’anglais, avec des mentons embellis, de-ci de-là, par de délicieux poils follets, une sorte de puberté à l’usage des personnes les plus convenables. La comtesse les trouvait des plus sympathiques: elles étaient si saines, si vigoureuses, si pleines d’esprit! et faisaient si peu de grimaces; comme doit l’être la femme authentique. Gigi en était peut-être moins enthousiaste: portant les manteaux, semant les trépieds.

Passèrent les mois, passa l’hiver. La comtesse insinuait périodiquement ses suppliques, entre une sieste et une mûre réflexion de l’oncle Agamènnone, toujours avec le même résultat. Un jour elle se mit à pleurer, éclata carrément en sanglots, et l’oncle la réconforta, la câlina, lui démontra une fois de plus que son idée… n’était… qu’une idée fixe. Elle tenta une dernière fois de syllogiser, mais en vain.

Le comte Agamènnone, en vrai psychologue qu’il était, estimait qu’il s’agissait «au fond» d’une question de principe: il ne pouvait pas, en conscience, céder au caprice malsain d’une femme.

«Mais ce livre, au moins, quand sera-t-il prêt? Quand nous le donneras-tu?» lui demanda la comtesse d’une voix que la douleur rendait rauque, et l’admiration flûtée. «Tu sais que je l’attends impatiemment… pour Gigi… pour sa santé… sa formation morale… sa vie!…». à la pensée de son fils, ses yeux se couvrirent d’un voile de douceur. Gigi allait très bien, en fait; il mangeait avec un appétit féroce; travaillait avec «sérieux», en commettant quelques erreurs de latin, sans doute, mais c’étaient, au fond, les erreurs d’un garçon intelligent, le professeur Frugoni le disait lui-même; et pour couronner le tout, grandissait de trente centimètres tous les ans, et démontrait envers les responsables de son éducation – et n’était-ce pas la chose la plus importante pour un jeune homme comme il faut – une déférence marquée, une admiration, une gratitude… touchantes, touchantes vraiment! (La comtesse moucha son petit nez.)

Mais les médecins lui avaient enfoncé un poignard dans le cœur (le bon goût de la comtesse répugnait à l’évocation de la puce à l’oreille): un deuxième poignard, donc, après celui que lui retournait la Jole de façon chronique. N’avaient-ils pas établi que, sous certaines conditions, l’étude de l’algèbre peut provoquer un strabisme même chez les rejetons des familles les plus distinguées? Quels médecins extravagants, ceux de 1929!

C’était l’époque qui le voulait, cette époque calamiteuse!

Et les médecins eux-mêmes ne pouvaient pas faire autrement que d’en subir l’influence. C’est précisément afin de réconforter les esprits et d’aguerrir les cœurs contre pareil fléau que l’oncle Agamènnone publiait enfin son «livre», ou plutôt son «traité» qui, à son idée, devait servir de guide aux jeunes gens des meilleures familles lors de leur entrée dans la vie: car le jeune homme de bonne famille a, «osons le mot, des besoins, des exigences particulières: de celles que les autres n’ont pas, ne peuvent même pas avoir: il est clair que le chien de race, qui n’est rien d’autre que le produit typique d’une longue et laborieuse sélection» (et là le comte regardait tout autour de lui) «ne peut pas se bourrer de soupe au pain comme le premier corniaud venu».

D’un tel livre, il faut également dire que la génération qui lève en ces années, toute en hardiesse et droit vers la lumière, sentait «pour le coup» la nécessité: et c’était «très exactement» cette déplorable lacune que le comte Agamènnone s’était proposé de combler.

En écrivant ce livre, en le composant (il ne réussit pas à trouver un troisième verbe, de façon à conclure la musique de sa phrase, qui montait en un factice «crescendo»), le comte Agamènnone Brocchi n’avait pensé qu’à son cher Gigi, à ce neveu «si prometteur, si beau, si sain, qui, tel un lys en fleur sur le vieux tronc des Brocchi», devait perpétuer, dans un monde déboussolé par tant de folie! de délire! de fureur insensée! le nom et les vertus, l’intelligence et les humanae litterae des Brocchi eux-mêmes.

«Mon livre, en même temps qu’une éthique, est une Stylistique…, car, chez “les produits typiques”, la vertu doit également avoir un style!». Et il scrutait d’un coup d’œil, sur le visage de ses interlocuteurs bouche bée, les effets de cette affirmation vigoureuse, qui allait comme un gant à un monsieur: «un monsieur au sens propre».

Pour la comtesse – poursuivie par tant de figures du Mal qui, à chaque Rencontre ou Occasion nouvelle, paraissait enrôler de nouveaux militants dévoués, à toute heure et dans tous les coins –, pour la comtesse donc, ce livre venait à point nommé, après les discours un peu périphrastiques, un peu étranges, un peu décousus qu’avec l’allongement des journées, le docteur Martuada, puis un autre après lui, avaient fini par lui tenir, interpellés qu’ils avaient été à l’occasion d’un passager mal de tête de Gigi ou d’un moins quatre qui s’était faufilé entre l’algèbre et le jeune monsieur: «C’est que votre… garçon… votre… jeune homme… votre Luigi… Gigi?… eh bien Gigi alors!… aurait besoin désormais d’une… (ce féminin atterra la comtesse)… de… lectures… “convenables”, avec mesure, bien sûr; d’un livre qui éclairerait… avec mesure… certains… certaines… certains aspects, bref certaines notions! (la comtesse tombait de toutes ses délicates nues). Ce sont des notions… fort utiles à la jeunesse… surtout à notre époque… Même si toutes les notions… ne sont pas vraiment bénéfiques pour les jeunes gens… Il faut savoir distinguer… “Maxima debetur puero reverentia…”»

«Mais dans notre famille…» avait protesté la comtesse presque indignée; et cependant la citation avait été si rare et bienvenue qu’elle en avait été distraite: elle avait de nouveau la certitude de parler avec des hommes de science. Aussi avait-elle atténué sa protestation: «Dans notre famille, il ne me semble pas…»

«Je comprends… je comprends… Cela va de soi!» s’était empressé de rétrograder le médecin de famille, songeur.

La comtesse avait pris alors conseil de son confesseur, puis de Don Saverio, puis des pères du collège San Carlo; avec le professeur Frugoni elle s’en tint aux généralités. Tant et si bien que, à force de suggestions de toute nature quant aux «lectures» de Gigi, ses conseillers se retrouvaient désormais engagés fort loin: quel métier difficile que celui de conseiller! Dire et ne pas dire! Tâter sans toucher! Insinuer sans blesser! Avancer en marche arrière!…

Commencer par un oui, le renforcer d’un certes, poursuivre d’un pourtant, surseoir d’un cependant, achever par un non. Conclure d’un nul ne sait.

Réduit au désespoir, coincé entre les implorations tendres et les acerbes réticences de la comtesse, obsédé par les «passagers» maux de tête de Gigi et les moins quatre qu’ils entraînaient, le médecin de famille avait fini par lâcher tout de bon, carrément, les titres bien laids de quelques-uns de ces livres, en guise d’exemple et sans engagement de sa part, cela s’entend: Treves les avait, peut-être aussi Hœpli, «Paravia, cela m’étonnerait». Mais il en existait, pour qui se donnait la peine de chercher, des bibliothèques entières: tous plus ou moins «convenables»; le difficile étant justement d’en trouver un qui fût vraiment «convenable». Il y avait Connais-toi toi-même et Lève-toi et marche, traduits de l’allemand; il y avait aussi, non traduits du français, L’éducation sexuelle de la jeunesse, équilibre psychique et Sexualité, La Question sexuelle chez les jeunes gens, et l’Introduction à la vie des sexes: pour ne rien dire d’un «petit traité» fort sympathique, bien que plus modeste, L’Âge du développement chez les adolescents des deux sexes, dont le seul titre révélait la saine origine lombarde, ou plutôt exquisement milanaise.

Il existait en outre cent autres bibles, de Mantegazza à la psychanalyse, avec une pincée de Nietzsche attardé, dont les titres, tous bardés d’X sexuels, suscitaient d’exaspérantes répugnances à la délicatesse, aussi ferme qu’un peu somnambulesque, de la comtesse.

«Le livre de l’oncle Agamènnone sera le meilleur de tous: à lui je pourrai me fier…»

«Mais bien sûr, mais bien sûr…» avait dit le docteur Martuada, approuvé par Don Saverio.

«Mais bien sûr, mais bien sûr…» avait repris le professeur Frugoni.

Et c’est ainsi que tous les samedis soirs l’oncle Agamènnone se faisait interpeller à propos du «livre»: et de la Jole. La vita nova de la jeune fille semblait désormais parfaitement en harmonie avec le mobilier des Brocchi: et l’on recevait, de l’excellent imprimeur du livre, les meilleures nouvelles.

«Attention, tu me l’as promis pour la Saint-Georges! pour l’“anniversaire” de notre Gigi… Et chose promise, chose due!…»; la voix aiguë et un peu nasale s’égosillait dans le microphone et les couloirs de la maison entière.

«N’aie aucune inquiétude, Giuseppina… à sept heures tapantes, le 24 avril, vous entendrez la sonnette… et vous me verrez apporter en personne les deux premiers exemplaires du livre! Un pour toi, un pour notre très cher Gigi! Tu es contente?…»

«Tu n’oublies pas que le 24 est un dimanche? et que l’après-midi je suis à Brugnasco pour la consécration de l’autel?… Je n’ai pas pu refuser… C’était une trop juste cause…»

«Ah, c’est vrai!… tu me l’avais dit, que tu es la marraine…; mais tu seras là le soir…»

«Pour le dîner, nous serons tous réunis! Dix-neuf ans! Dix-neuf ans! Cela me paraît un rêve!…»

Le vingt-quatrième jour d’avril est également célébré dans tout le Milanais, et pour toutes sortes de raisons, l’une meilleure que l’autre: mais c’est surtout une rêveuse espérance! Car c’est alors que, sorti des grondantes tempêtes de printemps que déchire l’éclair de sa lance et de son nimbe d’or, pubère comme le Donatello, mais à cheval comme chez Carpaccio, le saint chevalier, le chevalier des saints vient traverser les cieux! En sorte que précisément ce jour-là (qui tombait un dimanche), la comtesse devait assister à la consécration du nouvel autel à Lui dédié dans l’église de Brugnasco. Brugnasco, où les Brocchi possédaient terres, fermes et villa.

«… Mais peu importe!… Le samedi soir nous inviterons les amis… dimanche soir, en revanche, nous nous retrouverons entre nous, avec tante Lena, tante Maddalena, tante Filomena… pour fêter et tes dix-neuf ans… et le livre de l’oncle Agamènnone…»

«Je le lirai avec beaucoup de plaisir, chère maman…»

à l’autel de saint Georges, la comtesse réservait une fabuleuse nappe ornée de fabuleuse dentelle: la plus fine broderie jamais sortie de ses «mains de fée». Dès l’origine, et pendant tout le travail qui avait duré un an et demi deux ans, elle avait décidé de broder cette nappe à l’intention de saint Louis de Gonzague: afin qu’il protège toujours son Gigi, toujours toujours! le protège de toutes «les tentations mauvaises, de toutes les mauvaises suggestions!», qu’il le tienne éloigné des mauvais livres, des mauvais camarades, qui ricanaient tels des démons cornus, dans l’ombre délétère de la tentation! Oh! le sourire pervers de certains de ces garçons!

Mais le curé de Brugnasco était «monté» tout exprès pour l’inviter, accompagné de deux marguilliers, à devenir, comment dire?… la marraine… «Nous tenons beaucoup à ce que ce soit vous, comtesse…»

Que voulaient-ils en échange?… Si vraiment elle y tenait, il manquait bien peut-être une nappe d’autel sous le magnifique tableau d’Antonio Pasta (un professeur de Brera!): «il avait mis plus de six mois à le peindre, avec le cheval, le serpent, les jambes du serpent, les griffes…».

«Mais c’est un dragon, pas un serpent…» avait fait remarquer la comtesse.

«On ne sait trop ce que c’est… mais il a de ces yeux… à en rêver la nuit…»

«Vous voudrez bien nous excuser, madame la comtesse: nous sommes de pauvres ignorants… sortis du lopin de terre que nous bêchons du matin au soir… nous ne connaissons rien de plus…»

Et le Carso aussi, ç’avait été de la terre, avec un peu plus de cailloux, peut-être.

S’agissant de Brugnasco (les Brocchi, à Brugnasco, sont comme les Julii ou les Claudii à Rome), la comtesse ne sut pas se refuser à elle-même la joie bien légitime d’être en mesure d’offrir la nappe qu’elle était en train d’achever (son chef-d’œuvre!). Et les yeux stupéfaits des deux fabriciens, tout comme ceux du curé, avides et contrits, hypothéquèrent séance tenante le don de la comtesse: «… Il y a de quoi devenir fou à broder pareille chose…», «… de quoi s’abîmer les deux yeux…»

Les yeux de la comtesse ne firent que resplendir d’une brève lueur d’orgueil.

Pourtant, dès que le trio fut parti, elle se repentit. Se repentit soudain… comme frappée en son cœur. Il lui sembla que saint Louis serait mécontent, que la préemption ne se justifiait pas… Chose promise, chose due!… Et sa promesse ancienne était liée à un vœu si doux!…

«Mais en tant que comtesse Brocchi», implora-t-elle en se tournant vers le prince de Gonzague, «… ils venaient de Brugnasco… après tout… je ne pouvais pas me dérober… Pour ton autel j’en broderai une autre, une plus belle.» Et cependant, dans l’inconfort de certains demi-sommeils agités, ce doute la tenaillait, comme en un sursaut d’âme: «… si, sûrement, saint Louis… se sera senti offensé; et mon Gigi, mon Gigi adoré!…. il ne le protégera plus mon Gigi! Oh! Aidez-moi mon Dieu!».

Travailler, travailler toujours! du matin au soir. Chercher dans ses devoirs de mère, dans les pratiques de la piété, l’exercice de la charité, un soulagement à d’anciennes douleurs, une raison d’espérer! Depuis bien des années, l’agissante bonté de la noble dame lombarde suait le sang et l’eau de la bienfaisance milanaise. Les pauvres, les orphelins, les rachitiques, les abandonnés, les filles à pied de cheval, et jusqu’à toutes celles qui, à l’insu du maire, (1) étaient sur le point de mettre se préparaient tapine tapan à mettre au monde de futurs petits assistés, tous ces laissés-pour-compte de l’humaine compagnie se voyaient régulièrement honorés de platées de riz et de haricots dans des hospices aérés et propres, sous les portraits de Sa Majesté et de Sa Sainteté.

Les riches, les aisés, ceux qu’on croyait riches sans qu’ils fussent aisés, ainsi que les ingénieurs qui font à la patrie l’honneur de cultiver les belles lettres, étaient l’objet et la cible de billets de loterie à leur donner la chair de poule sous leurs smokings imperturbables: on avait besoin de matelas, de couvertures, et encore de taies d’oreillers, de pommes de terre, de haricots: puis encore de haricots et de nouveau de pommes de terre: et ces pauvres yeux se faisaient implorants, implorants, du fond de leur solitude. Alignements de tabliers à carreaux sous le petit col blanc: et, au fond de la salle, le portrait du pape en bénisseur.

Les ex-dévoyés recevaient les moyens de remettre ça avec un peu de brio supplémentaire. Les invitations aux thés de bienfaisance arrivaient l’une après l’autre, tels de Fiesole, d’Arezzo, de Cortone ou du lac Trasimène, les lettres catastrophiques et les messagers affluant vers la Curie.

Dans ses accès de philanthropie, la comtesse semblait se transfigurer: elle s’oubliait tellement*, au point d’autoriser les filles des ses amies elles-mêmes à vendre des billets de loterie à des «jeunes gens» (mais pas à Gigi quand même), ou à leur servir des tasses de thé avec accompagnement de citron ou de lait, de très peu de sucre ou de beaucoup de sucre, de petites assiettes, petites cuillers, petites serviettes, petits biscuits. Les jeunes bienfaiteurs disaient: «Merci, mademoiselle!» et l’on finissait par organiser «une petite sauterie», malgré le côté plutôt bourgeois – et donc irréductiblement terre à terre – de l’expression.

Mais, à vouloir envers et contre tout faire du bien aux pauvres, on finit par le faire aussi à une catégorie de pauvres très particulière, ou, comme l’on dit au bord du Lambro et du Séveso, de fauchés: on finit, veux-je dire, par protéger les Arts et les Lettres. C’est ainsi qu’en Lombardie continua de fleurir, bien des années après le More, cette noble disposition de l’esprit (utilisateur de toutes les balayures possibles) que l’on nomme le mécénat: et les «vies», aussi bien que les œuvres, de deux grands Lombards, l’auteur de La Chute et celui de La Nomination du chapelain, en témoignent de façon irréfutable. Le premier, pour ne prendre qu’un exemple, se trouva un beau jour à la dernière extrémité à force d’hendécasyllabes et de noblesse d’âme: mais la ville, qui déjà s’apprêtait à devenir métropole, l’entoura de sa générosité: de là qu’il n’eut aucune peine à trouver un acquéreur pour sa batterie de cuisine et à acheter des médicaments à sa vieille maman. Il n’avait pas encore fini de dire: «Citoyens! ma mère a besoin de bouillon!», que déjà la marmite de la soupe, confiée au civisme d’un brocanteur, lui procurait un écu.

N’empêche: au seuil des Beaux-arts, il parut à la comtesse Brocchi que le regard plein d’amour et de componction du prince de Gonzague lui adressait comme un avertissement: «Prudence!»; même si le chevalier des saints, dans la lumière triomphante de la jeunesse, s’avançait tel Fierabras au-dessus des ténèbres de nos douleurs muettes, dans une maquette très admirée lors de la Triennale milanaise.

Dans les salles de la célèbre galerie, qui depuis plusieurs décennies en a vu… de toutes les couleurs, ce merveilleux saint Georges occupait la place qui, quelques jours auparavant, pendant l’exposition des futuristes, avait été celle du Portrait de la marquise Cavalli; on conçoit mieux cela (je veux dire qu’une sculpture ait pu occuper, en plein milieu d’une salle, la place d’un portrait) si l’on songe que le Portrait de la marquise était un portrait à trois dimensions; où les différentes couches chromatiques, blanc du visage, rouge des joues, noir des sourcils, et cetera, étaient constituées de bouts de bois, de cuir et de drap de couleur, certains armés de fil de fer et articulés sur des chevillettes installées en lieu et place des glandes lacrymales, et dessous aussi, tout le long du nez de zinc, tandis que les orbites amoureuses et profondes de la splendide marquise pouvaient pour leur part se tourner dans tous les azimuts, selon le bon plaisir des visiteurs, étant faites de deux morceaux de fer-blanc. Les pupilles elles-mêmes pouvaient se manœuvrer assez facilement depuis l’arrière du portrait, de façon à faire ribouldinguer à volonté le regard de la marquise, prêt à percer d’un dard concupiscent le premier charcutier qui se présenterait: encore que… certains manœuvriers peu experts finissaient par en tirer de douloureux effets de strabisme.

En cette salle où, on vient de le voir, s’était ouverte une nouvelle époque de l’histoire du portrait, l’audacieux déconstructeur-reconstructeur avait été couronné d’aluminium; mais aussitôt après une autre «tendance», une autre «révision des valeurs» avait rempli la salle, avec une autre exposition: car l’élan mystique de la recherche a cela de bon, en tant que mysticisme, que c’est un mysticisme ouvert sur trente-six possibilités.

Aussi, après le «coup de poing dans l’estomac» des futuristes, étaient arrivés saint Georges et la Triennale milanaise: où, contre les ultimes ruines d’un XIXe siècle retardataire, opiniâtre, et qui n’en finissait pas de mourir, un XXe siècle kaléidoscopique se levait avec un puissant cri vital: le Novecento! Un Novecento dans lequel se trouva entraîné le comte Agamènnone Brocchi, bien malgré lui, en tant que Membre du vaste comité d’organisation: qui, rassemblant les plus beaux noms de la ville, se devait d’afficher le sien.

«… Bien que, in camera charitatis… nous pouvons bien le dire entre nous… ils aient sorti des choses… honteuses», et il n’entendait pas honteuses au point de vue de l’art, mais à celui des Brocchi. Effectivement, ce qui d’abord frappait l’œil du «connaisseur», aussitôt qu’il mettait le pied dans l’Exposition diabolique, c’était la déplorable absence de tous ces linges, lingettes et draps divers qui volettent avec tant d’intelligence dans les peintures de nos classiques: et rendent aux romantiques eux-mêmes des services si subtils. Mis en présence de ces toiles, le comte s’aperçut que ses mâchoires de pédagogue ne réussissaient plus à se fermer. Le cauchemar que lui procuraient ces tableaux finit par aggraver ses problèmes d’uricémie: au point qu’un renfort de brocoli, de mandarines et de bananes, fut la première injonction de Martuada, extraite avec angoisse au téléphone; le choc vitaminique à base B n’était pas encore à la mode, ni l’envoi de titillations ultrasoniques dans la région sacro-lombaire (de quoi démolir les cailloutis les plus retors). «…Un véritable opprobre! un outrage au renom de notre chère vieille Milan!…» Par les trente-trois salles, des hordes sauvages de juments aux genoux tubulaires galopaient à bride abattue vers des ouragans bibliques, ou les fuyaient ventre à terre, terrorisées par un arc-en-ciel qui comptait désormais huit couleurs: dans un coin de la salle 15, un centaure avait quand même réussi à en attraper une et, avec ladite cavale, avait transformé la salle en station de monte surdimensionnée, devant les yeux effarés des demoiselles du Lyceum. Ailleurs, certaines amazones aux pieds plats s’entrépongeaient au bord d’un petit fossé: toutes debout, et toutes inclinées d’une dizaine de degrés par rapport à la verticale. Leur nudisme, à vrai dire, ne réussissait à offenser personne, car la puissante synthèse avait refusé de s’embarrasser de détails, les silhouettant au lait de chaux, blanches et plates comme cibles au stand de tir. à l’inverse, les grands cercles d’or qui appesantissaient les oreilles d’une Créole n’avaient pas suffi à faire oublier au peintre de longues mamelles caprines: et toutes ces pendouillantes breloques se reflétaient dans mille miroirs en ligne de fuite, mille fois par mille démultipliées. De sorte que la Créole se laissait admirer cinq cents fois par-devant et cinq cents par-derrière.

Les énormes fesses d’une prostituée de Bohême, qui se penchait pour caresser ses chevilles cylindriques, avaient été plantées dans un entrepôt de prismes hexagonaux et de parallélépipèdes couleur cendre, ces derniers se trouvant mis en valeur par un effet de perspective très spécial, hautement symbolique et Novecento, c’est-à-dire qu’ils étaient petits vus de près, et grands de loin. à la base des prismes, quelqu’un avait laissé traîner par terre quelques petites cuillères à glace, des trompettes coniques de carton rouge, deux jarretières, un cheval à bascule et un domino.

Sur un icosaèdre de cristal aux luminescences verdâtres, une femelle plus musculeuse encore que la Tchécoslovaque exhibait l’orgie pétrifiée de ses mamelles et un ventre vulveux à quatre rangs de plis, que venait magnifier une toison couleur carotte du plus bel effet.

«… Bref, des horreurs! des horreurs pures et simples! On ne voit plus qu’une chose à dire… ils ont perdu la tête!» (Le comte songeait à faire intervenir les autorités policières, l’Association des Pères de Famille.)

«… Mais au jour d’aujourd’hui… il n’y a plus rien à espérer…»

Malgré quoi, en tant que comte, en tant que Brocchi, en tant que Membre, il n’avait pas pu se soustraire à son rôle de protecteur des Arts, et avait acquis pour neuf cents lires un tableautin… une nature morte (c’est ce que lui avaient dit les gardiens): certains choux-fleurs, à la vérité plutôt nébuleux, d’un peintre romain; lequel, s’il avait lui aussi peinturluré son pesant d’obscénités, n’en était pas moins… le pôv’ garçon!… un personnage assez gai… et… «au fond» assez sympathique…

«Ainsi, notre cher comte a été converti lui aussi, hein,… par l’aura du Novecento, hein?…» demandaient en le dévisageant avec perplexité d’autres mécènes lombards. Ils maniaient cette étiquette avec désinvolture; ils avaient dû inviter à dîner la Promotrice, pour ne pas dire l’Excitatrice, de tout ce grand bazar.

«Novecento! Parfaitement! Tout à fait XXe siècle!», reconnaissait le comte avec un petit sourire malin, après les avoir laissés quelques minutes dans la trépidation. «Mais comment avez-vous fait pour le deviner? C’est ce sacripant, je suppose: lui qui m’avait juré ses grands dieux qu’il ne soufflerait pas mot du prix!»

«Que voulez-vous, mes bons amis…» conclut-il en affectant d’être quelque peu mortifié par la modestie du prix (mais la vanité satisfaite de l’homme «pratique» triomphait en toute sa personne, à commencer par son col cramoisi): «… Que voulez-vous!… l’Art c’est très beau… c’est magnifique… mais les écus n’poussent point en pleine rue… ’près tout…»

Entre-temps, le petit carton rituel, «Vendu au comte Brocchi», mécénatisait toute l’ancienne, toute l’illustre maisonnée, «pour un billet d’mil’… et mêm’ pas».

En fin de compte, tout le monde finit par admirer le choix parfaitement judicieux du comte Brocchi, son talent bien tempéré, son goût raffiné, son «équilibre»; en un mot cette audace qui, toujours alliée à un sens inné de la mesure, lui permettait de juger avec acuité des nouvelles tendances de l’art italien. «Ben vrai… pour un bon conseil, c’en était y un bon, oui-z-ou-non?» lui demanda le gardien plein d’espoir. Grâce à ce providentiel petit carton, le joyeux Romain avait réussi, quant à lui, à vendre de la toile peinte aux plus célèbres dentistes de Milan, et cela avec un tel succès qu’aujourd’hui encore toute la bourgeoisie intellectuelle de la métropole fait «aah!» devant ses tableaux.

Dans les salles de l’exposition, entouré de commendatori, de boutiquiers et de syndics de faillite en plein rut «vingtiémiste», il sentait déjà la caresse de la célébrité l’effleurer depuis les colonnes de l’Ambrosiano… Bien qu’il y ait de ces nus, vous me comprenez, dont on se demande «s’il faut les accrocher dans la salle à manger» ou dans le bureau «style Renaissance».

La gloire n’allait pas sans banquets: ses mécènes se disputaient le Romain avec acharnement: le comte lui-même «dut bien» l’inviter à deux reprises, pour ne pas paraître en faire moins que les autres Membres. Pourtant ses genoux battaient la chamade: et il arrangea ces deux dîners en douce, sans en souffler mot à sa belle-sœur qui, sans se douter de rien, venait en ces journées à bout des derniers entrelacs de son labyrinthe, dans le dédale de la nappe d’autel.

Au premier repas, tout alla comme sur des roulettes. Mais au moment de desservir le second, voilà qu’arriva Gigi, plus jeune homme en fleur que jamais. Par moments, une ombre d’inquiétude affligée faisait saillir, sur le très beau visage de l’adolescent, les motivations profondes de la vie, qui n’avaient rien à voir avec son élégante cravate et son «Très heureux de vous connaître!»: on comprenait que, selon les intentions du Grand Artisan, cette esquisse n’était pas destinée à rester simple ornement dans le kaléidoscope du siècle. Mais la politesse raffinée du dressage* en dissolvait l’évident déchirement en une espèce de fatuité fantastique, entre l’imbécile et le pastoral.

En tant que peintre, le Romain en fut impressionné; les autres invités félicitèrent le comte.

On parla de Courmayeur. Et puis de Cortina d’Ampezzo, avant de passer au Pieve, aux Marmarole, au Vecellio; mais des Vénus, il n’en fut point question. Quand la conversation menaça de prendre la direction de via Margutta, (iii) l’oncle Agamènnone la ramena vers Gressoney: «dans la lumière oxygénée de nos Alpes!»; «au pied de la montagne aux neiges roses»; «parfaitement»!

Après épuisement des lumières, des couleurs, des couchers de soleil en montagne, du Lys et du lait qu’on vient de traire, pas encore pasteurisé malheureusement, après celui de l’oxygène et de la salubrité de l’air, l’oncle voulut allumer la radio. Mais Fuffi fit irruption, tout aboyant, tout frétillant, sautillant, jusqu’au moment qu’un chacun, après lui avoir prodigué des montagnes de caresses, put le voir disparaître, non sans qu’il se soit débattu comme un beau diable, entre les bras de la Jole (serré contre ses plantureux appas): laquelle était venue le reprendre et le couvrait de baisers sonores, tant et si bien que la pauvre bête finit par éternuer une dizaine de fois, comme si on lui avait fait respirer quelque chose de fort. Fuffi parti, tous se mirent religieusement à l’écoute: mais le Romain, au bout d’un moment, se mit à murmurer des «putain!» en se passant la main dans les cheveux, l’air ennuyé: le programme affichait une «Novelette» de Schumann pour piano et violon: qui, apprit-on le lendemain grâce aux amies de la musique les plus éclairées, s’acheva peu après minuit.

Alors on débrancha la radio: et l’on but (sauf Gigi) une liqueur huileuse couleur de lézard vert, servie dans ces petits verres «vieux Milan» très particuliers, grâce auxquels les conservateurs veillent à l’économie domestique comme à la santé de leurs hôtes: mais le Romain n’en eut cure, bissant sans faire de manières, puis élevant le bis à la puissance quatre. Avant d’en sortir des vertes et des pas mûres: et le comte, en tant que Membre, dut les lui laisser dire: tout le monde se tordit de rire, tous les rescapés du Schumann.

Gigi fut tout près de rougir à certaines boutades: mais, par la grâce de la sélection et du pedigree, il savait aussi, lorsqu’il le fallait, tirer les oreilles à la «chaste pourpre». Et le Romain finit par lui plaire, bien que l’éducation reçue dans les arcanes propices de la maison Brocchi permît à Gigi de dissimuler à la perfection sympathies et antipathies en un «style» d’une parfaite distinction.

«Bah,» soupira l’oncle une fois que tout fut accompli, l’air de rameuter les conclusions d’une expérience aussi longue que parfaitement documentée: «… les artistes, mon garçon, mieux vaut ne pas les trouver sur son chemin…»

Le pire de tout fut qu’en un élégant «aparté» de la conversation, tandis que l’oncle Agamènnone était empêtré dans ses lampes thermoïoniques et une soudaine pagaille des fils mélodieux, Gigi et le peintre avaient arrangé, pour le lendemain, un discret rendez-vous: une visite à la Triennale.

Bien entendu, il ne vint pas à Gigi l’idée d’en informer sa mère: «il n’y pensa pas». Mais lorsqu’elle apprit l’histoire des deux dîners, la comtesse frémit à l’idée de la contagion: Peintre! Romain! Et «vingtiémiste»!… Le châtiment de saint Louis était peut-être déjà en marche. «… J’espère que vous n’avez pas parlé de modèles ni de toutes ces choses…» demanda-t-elle avec angoisse. Puis l’angoisse se changea en courroux: «Après tout… tu aurais pu m’avertir que tu avais des… étrangers… à dîner…»

«Mais tout de même, Rome est la capitale de l’Italie!» répliqua l’oncle, un peu piqué: «… Il me semble, ma chère Giuseppina, que tu vas un peu loin…» Mais à vrai dire, il voyait encore ces petits verres couleur lézard répandus à travers toute la pièce, après l’échec du Schumann, et le visage béat des auditeurs sous le charme: les Lombards en proie aux affres de la compréhension de l’italien, et Gigi, l’air grave, concentré, mais sur le visage duquel passait parfois, mon Dieu!, comme un sourire, assis dans un coin… et ce Romain, ce Romain!… qui n’en finissait plus, n’en avait jamais fini!… Il n’en ratait pas une, et toutes plus salaces les unes que les autres!… Ces peintres! Une fichue peste!… «Et pendant ce temps, il avait descendu une demi-bouteille…»

La comtesse comprit qu’elle s’était trop avancée, et s’excusa: «Oui… bien sûr, bien sûr: puisque l’oncle était là il n’y avait rien à craindre…»; elle s’excusa de nouveau. «Pourtant, ce peintre, son instinct lui disait que ce n’était pas quelqu’un de très “convenable”» (nouvelles excuses) «… et ce qui la faisait trembler, c’était tout simplement son instinct de maman, son amour maternel, excessif sans doute, je te prie de le croire, mon cher Agamènnone…»

Une domestique lui rapporta que non seulement ce peintre «racontait partout des horreurs sur les canards de Milan» (il s’agissait d’une grande toile qu’un riche soyeux avait dû rendre, en perdant les arrhes, après intervention de sa femme qui préférait un manteau de fourrure): mais qu’il ajoutait que ces canards s’y connaissaient en peinture autant que la semelle de ses souliers: et comme si cela ne suffisait pas, lorsque la Jole l’avait aidé à passer son manteau de demi-saison, il lui avait murmuré quelque chose dans le creux de l’oreille, d’un air béat.

La comtesse palpita. Tempéra son indignation par la prière. Voulut fermer sur Jole et «l’étranger», fermer les deux yeux horrifiés de son âme.

Mon Dieu, mon Dieu! Heureusement qu’elle était là pour veiller sur la maison! Mais c’était la faute de l’époque, de cette époque «incroyablement dépravée!»

Ce n’était que trop vrai: le mauvais genre de l’époque, dont les houles battaient la muraille des vertus ancestrales, avait couvert d’inqualifiables éclaboussures jusqu’aux arcanes les plus secrets des meilleures familles. Et cela en plein Milan! Une Jole! En automobile! Sans le moindre souci du qu’en-dira-t-on! Et celui qui l’avait conduite était un ami de Gigi! Ou plutôt un ancien ami, grâce au ciel, car depuis l’été dernier, depuis les prouesses du petit vaurien, Gigi et lui ne se fréquentaient plus.

Elle se réconforta en songeant que les Brocchi avaient toujours su opposer les plus solides portes blindées aux «progrès de la dépravation». S’il n’y avait pas eu (et pour la quinzième fois, elle sentit la colère l’envahir), s’il n’y avait pas eu tous ces médecins! Et ces étudiants de l’école Polytechnique! Et cette dévergondée! Et ce vaurien! Et ce Novecento! Et ce peintre! d’où venait-il déjà, Rome, Naples, Palerme?

Il lui sembla que du moindre hectare de cette terre perverse rampaient insidieusement vers Milan occasions et rencontres, comme autant de reptiles lancés à l’assaut de l’âme même et des vertus antiques des Brocchi. S’il n’y avait pas eu toutes ces «étranges» coïncidences! la maison des Brocchi n’aurait même pas eu vent du mal extérieur, de cette boue, de toute cette boue… Alors que de sombres nuages grondaient au-dessus d’elle, au milieu de livides éclairs! Et la comtesse, «qui était l’âme de sa maison», n’avait que trop de bonnes raisons d’intensifier ses veilles, ses prières ardentes.

II

Les bonnes et les mauvaises nouvelles s’étaient succédé en cruelle alternance. Les bonnes elles-mêmes… ne tenaient qu’à l’excellence des contrepoisons. Car il n’était plus rien qui eût échappé à la contamination. De tous les aspects du monde qu’on avait traînés devant le tribunal du moraliste, un seul avait une chance d’être sauvé: l’almanach! Tout le reste, et les vents et les pluies, et la politique et la boxe, et la littérature et les jupes des femmes, jamais on n’avait connu pareille Babel, depuis le chaos des origines.

L’honorable calendrier lunaire, méthodique allumeur des réverbères de la céleste routine*, avait domestiqué les étoiles coperniciennes: de façon qu’à la maison Brocchi ne manquent ni le 23 ni le 24 avril, ni le samedi, ni le dimanche, ni, à Gigi, son dix-neuvième anniversaire: même si le programme des réjouissances dut être légèrement amendé.

L’apothéose du jeune comte devait être prononcée le soir du dimanche, au moment de la convergence orthopédique et simultanée des trois tantes, tante Lena, tante Maddalena et tante Filomena: qui, si elles n’étaient point tout à fait sorties des navrantes engelures de l’hiver, avaient désormais la libre disposition de leurs pieds régénérés. Ces nobles dames étaient supposées couronner les dix-neuf ans de Gigi par d’affectueux mouvements de dentiers, tout en émerveillements, congratulations et prédictions diverses: en souvenirs de leur enfance manzonienne: avec mise en pièces des très molles croquettes que cuisinait à leur intention la diligente Luigia. Quant à l’acide urique du comte, les circonstances rendaient on ne peut plus opportune une dérogation au régime brocolesque, à laquelle du reste se montrait très favorable le médecin, l’habile Martuada, en cela semblable au bon maître qui, lorsqu’il donne un devoir au petit écolier, lui recommande de veiller à la ponctuation. Le nom révéré et redouté de Bismarck devait faire sa rentrée ce jour-là, avec accompagnement d’œuf frit, après les nomenclatures végétales qui avaient régné pendant un mois entier. Toute diététique doit respecter ses propres césures: et les césures de la diététique brocolesque portent le noble nom de biftecks à la Bismarck.

La comtesse Giuseppina goûtait déjà par anticipation les «Qu’il est grand! Et beau! élancé! Et bien bâti!» qui, dans les fastes de la tendresse familiale, marquent d’un petit crayon blanc les étapes d’une adolescence héroïque, nourrie des enseignements du De Officiis, et prête à en tirer la substantifique moelle. Et puis, l’oncle Agamènnone devait être là en personne, lui, le titulaire de la couronne, «idéalement parlant»: avec son nouveau livre, que tout le monde attendait! une éthique, mais aussi une superbe Stylistique: le livre d’un Brocchi, écrit pour un autre Brocchi!

Le pauvre comte Aberardo n’était malheureusement plus de ce monde: mais s’il l’avait été!… Quels n’auraient pas été son orgueil et sa joie! Mon Dieu!… en voyant son Gigi devenu si grand, si beau! Si élancé et bien bâti! Malheureusement aussi, depuis un «accident de voiture» survenu plusieurs années auparavant, tante Maddalena avait le fémur gauche ankylosé, et tante Filomena avait, de naissance, le genou droit vaguement désarticulé: un genou tout spécial, qui pouvait se plier vers l’avant, comme font d’ordinaire les genoux, mais aussi dans le sens contraire, si elle n’y prenait garde. Les jambes de tante Lena, en revanche, nul ne les avait jamais aperçues sous l’artichaut compliqué de ses jupes: mais dans son cas également, on subodorait quelque chose de pas très catholique, à la voir tanguer et rouler sur trois temps, au comble de l’agitation, chaque fois qu’elle traversait la via Dante.

Exhumer l’accident de tante Maddalena offrait d’ailleurs un précieux renfort thématique lorsque la conversation se faisait languissante: la comtesse lui demandait alors très affectueusement des nouvelles de ses «douleurs aux jambes»: et la tante, après remerciements émus, fournissait les explications les plus exhaustives: a) quant aux desseins malveillants que nourrissait à l’endroit de son fémur le chauffeur Attilio Cavallazzi; b) quant à l’accident proprement dit, qui avait eu lieu le 22 juin 1914 (année néfaste!), à neuf heures du matin exactement, en pleine via Manzoni!, juste devant l’église du miracle de saint François de Paule, qui était prestement intervenu pour lui sauver la vie; c) quant à la convalescence qui s’en était suivie, avec trois interventions chirurgicales principales et quatre secondaires; d) quant à la satanique malfaisance, tant des avocats que des francs-maçons; e) quant à la liquidation, évanouie dans le brouillard, et à la récente et irrémédiable perversion des chauffeurs, avocats, législateurs, agents de police et nouveaux trams, ennemis déclarés de tout fémur qui se respecte.

Les bonnes et les mauvaises nouvelles se succédèrent également tant que dura le thé de la comtesse, soit une heure ou deux, l’après-midi du 23: si bien que les solennelles lignes de force de ce «largo» à l’anglo-saxonne, avec préface d’eau chaude, canon et offertoire de rondelles de citron, et credo en «un seul morceau de sucre» (ou plusieurs), finirent par se briser en mille petits incidents pittoresques de style roman et néo-latin, ou pour mieux dire latino-ambrosien.

Gigi travaillait à côté; au salon, après les premiers gazouillements des dames et les premières petites serviettes, il faisait plutôt frisquet.

«… Dans notre famille, grâce au Ciel, ces choses… on ne sait même pas ce que c’est…» s’exclama la comtesse de sa belle voix paisible. «Dans une maison comme la nôtre! Avec les soins attentifs dont nous entourons notre Gigi… Impossible même d’envisager que certaines… nouvelles…puissent y entrer! Pauvres parents!…» Le charitable soupir fut offert aux pauvres parents, car le fils des parents en question – le coupable –, la comtesse ne pouvait même pas l’effleurer de sa pitié: elle eût risqué, par ricochet, d’en partager l’opprobre. Il s’agissait du jeune et très prometteur Gian Carlo Vanzaghi, devant lequel s’étaient ouvertes soudainement les portes de la Maison d’arrêt. Oh! un jeune homme d’excellente famille; comme pouvaient en témoigner non seulement son nom, mais aussi ses prénoms. «Un jeune homme… bien sûr… un peu exubérant…» dirent certains. «Un mordu de la voiture!…» La terreur des poules de Briance, des canes de Vimodrone. Et pourtant son fond, en tant que fond, le comte, qui était psychologue, l’avait trouvé tellement sain, tellement droit!

«Tout le mal vient de cette… de ce scandale incarné!» songea la comtesse, tandis que Mme Ballabio, après le deuxième morceau de sucre, lui disait: «Merci… comme cela c’est parfait!». La comtesse offrit aussi une seconde tasse à Mlle Zanfrognini, s’efforçant de dissiper l’horrible image de l’«effronterie» de la Jole, et l’abominable souvenir des «La vache!» qu’avait fait fleurir en plein milieu du trottoir le sang échauffé des livreurs. «Je parie que c’est elle… elle…qui l’a entraîné sur la pente du mal… la première fois!… Le mal a commencé par elle!…» poursuivait-elle dans son accablement. «… Et dire que l’oncle était tellement sûr de l’avoir remis sur le bon chemin!…»

Alors que le prétendu repenti avait reçu la visite des carabiniers.

Dans le silence qui suivit, Mlle Tavanati, un petit biscuit à demi entamé à la main, hasarda une phrase qui ne jurait en rien avec son pucelage, et montrait en tout cas une sollicitude «compréhensive» et navrée. Comme à l’ordinaire, elle avait fait mouche au premier coup. «… Mais pas du tout, en aucune façon!» protesta la comtesse avec âpreté. «Nous n’avons aucun lien de parenté ! Comment pouvez-vous dire cela, mademoiselle Tavanati?» La voix harmonieuse, un peu nasale, s’était faite très dure, résolue. «Ce n’est que la sœur du beau-frère d’une cousine au troisième degré de mon pauvre… du pauvre comte… Mille pardons, mais croyez-vous vraiment que les Brocchi doivent obligatoirement avoir des liens de parenté avec le premier venu ?…»

Ahurie, son interlocutrice se tut, et la comtesse de même, à son tour, frémissant de la tête aux pieds. Elle était fort mécontente d’avoir dû se montrer à ce point catégorique, mais il était de son devoir de défendre le nom deux fois centenaire des Brocchi. Mlle Zanfrognini palpita, le professeur Frugoni poussa un soupir, et la domestique rentra, silencieuse, pleine d’élégance: vêtue de soie noire et gantée de fil blanc, son petit tablier et ses petites bretelles blanches garnis de tendre laitue: une horreur.

Il y eut une pause de consternation pendant laquelle, sous les doigts de l’honnête glaneuse, on vit disparaître non seulement le plateau chargé de la théière et de la verseuse, ainsi que le sucrier et ses pincettes, mais aussi les rondelles de citron et les petites fourchettes qui allaient avec: puis aussitôt après les petites tasses, les petites assiettes, les petites cuillers, les petites serviettes, les petits biscuits; desquels toutefois l’un tomba par terre, et le professeur Frugoni, tout en se lissant les moustaches d’un air d’autorité, écrasa aussitôt son talon dessus sans s’en apercevoir, le réduisant en poussière sous les yeux navrés de l’assistance.

La comtesse entra dans le petit bureau de Gigi, pour prier le professeur Frugoni de l’excuser… d’y avoir fait placer la machine à coudre, à titre provisoire bien sûr: le professeur se leva. «Qu’allez-vous donc imaginer, madame la comtesse?… tout au contraire, elle nous tient compagnie!… nous incite encore davantage à l’étude… La machine à coudre a inspiré l’un des poètes les plus géniaux de la Troisième Italie!… Un poète authentique!… Le disciple chéri de Carducci…»

Flattée, la comtesse se réjouit de l’excellente nouvelle – ainsi, la Troisième Italie tenait en haute estime la machine à coudre: et admira le «brillant éclectisme» du professeur Frugoni qui, tout latiniste qu’il était, se montrait parfaitement à la page* en matière de «littérature moderne»; aussi se décida-t-elle à lui demander… des informations supplémentaires… sur… le latin, l’ardeur… au travail, les… lectures, les… progrès…

«…Oh ! Il y a progrès… progrès, progrès… c’est indubitable; je dirais même que c’est visible à l’œil nu…»

«Mais asseyez-vous, professeur… je vous en prie…»

«D’autre part, en tant que texte… en tant que lecture… votre Gigi ne pouvait pas mieux tomber!…» Et il épongea d’un large mouchoir ses grosses moustaches encore dégoulinantes, après absorption du verre de marsala qui, par faveur spéciale, lui avait été servi dans le petit bureau, nonobstant l’écrasement du petit biscuit. Gigi écoutait d’un air nonchalant, assis de travers, trois doigts passés dans sa chaîne de montre. Ces bonnes nouvelles furent un baume pour le cœur de la comtesse: tout comme le printemps, au-dehors: qui dans un premier temps répand, sur les prés émeraude, violettes et pervenches: avant de lancer les navettes des hirondelles dans le zéphyr des cieux. Et à l’inverse apporte aux rejetons des meilleures familles, derrière les grilles inamovibles du lycée, nouvelle de la descente printanière de quelque empereur allemand ou roi de France, en général de santé fragile, mais qui a parfois le bon sens de se rendre à Buonconvento pour y recevoir l’Extrême Onction: tandis que les frais de voyage, ceux de sa troupe et les siens propres, sont normalement pris en charge par les «Melanesi». Ajoutons l’apport aux jeunes gens d’un classique nouveau à dévorer à belles dents: le classique de printemps.

«Rien ne pouvait nous arriver de meilleur…» insista le professeur (s’associant par ce «nous» à un tacite laboravi fidenter qu’il feignit d’attribuer à son pupille); «le De Officiis nous est tombé dessus, comme le beurre sur les épinards… Le devoir!… Le devoir!… Le devoir avant tout: par-dessus tout!…»

La comtesse abhorra mentalement le choix de ces comestibles comme terme de comparaison; mais remercia mentalement le Ciel de la nouvelle et insigne faveur qu’Il daignait accorder à sa famille: il était maintenant clair que Dieu lui-même se préoccupait personnellement de l’intégrité morale de son Gigi.

«Le Traité des devoirs,» poursuivit Frugoni, «l’immortel Traité des devoirs, le De Officiis en un mot!… Mais peut-être ignorez-vous ce que c’est que le De Officiis?» demanda-t-il à Gigi tout à trac, d’un ton de léger blâme. à la pointe de son canif, Gigi s’était mis à tailler une gomme; il leva la tête, lui donnant un air de profond intérêt.

«Mais c’est la grande éthique de la latinité!» déclama Frugoni, enthousiaste, la voix pleine, puissante. Du haut de son orgueil, la comtesse jubila. Gigi lui fit un petit sourire bien poli, à recevoir mille claques: pendant ce temps, son nez subissait, du côté gauche, de légères contractions, comme s’il souffrait de quelque prurit ou bien, ayant besoin de se moucher, hésitait entre l’usage du mouchoir et celui d’un petit doigt furtif.

«C’est l’éthique, le sublime credo des maîtres du monde!, que le génie de Cicéron a immortalisé dans les siècles des siècles, et que j’estime être encore aujourd’hui le guide le meilleur que nous puissions offrir à un jeune homme…»

«Je suis profondément, profondément heureuse que votre enseignement s’inspire d’un aussi haut exemple…» dit la comtesse Brocchi en un suave transport. Lors, ils se dirigèrent vers le grand salon doré, pataugeant allègrement parmi les félicitations et les congratulations, sans oublier les pronostications. La leçon de latin avait traîné presque jusqu’au dîner.

Entraîné par la fougue de ses épiphonèmes et par le culte qu’il vouait à son organe vocal, le professeur avait fait son chemin dans la vie: et atteint les cinquante ans pourvu de tant de belle santé, et de poumons si redoutables, qu’on devinait aisément qu’au premier grondement de ces derniers, la neurasthénie des cérébraux ne pouvait que battre précipitamment en retraite. Les pères de famille, abasourdis, étaient unanimes à proclamer que «c’était l’homme de la situation»: résolu! énergique! qui ne se perdait pas en sophismes! en complications inutiles! Sa belle santé dogmatique avait tordu le cou au doute: celui que même un professeur puisse, de temps en temps, se mettre à dire des âneries.

Ainsi, fama volat, avait-il réussi à se substituer aux pères du collège San Carlo comme surintendant des classiques jusque dans la maison des Brocchi.

Avec ces satanés classiques, à vrai dire, la comtesse était toujours restée sur un certain quant-à-soi: ils lui avaient même causé des heures d’inquiétude, d’incertitude douloureuse: depuis que les pères lui avaient enfoncé dans le cœur une quatrième épine en lui révélant que: «malheureusement… les auteurs latins… ne sont pas toujours… surtout dans les écoles publiques…, bien que… sans doute…, une fois expurgés… C’est que, n’est-ce pas… la Rome antique!… Rome est toujours dans Rome!» Cette idée de purge avait paru à la comtesse un palliatif médiocre (son cœur avait battu la chamade). «Du reste, en fin de compte, César lui-même…, en tant que César» (ils baissaient les yeux) «… à vrai dire, on ne trouvait rien à redire… en tant qu’écrivain…»

«En tant qu’homme, ce fut un grand général!» proclama suavement la comtesse Giuseppina, sûre de son fait.

«Grand! Grand!… Ah pour cela! Il fut grand! Nul ne le met en doute… Peut-être bien… un peu… un rien… ambitieux… Bah… Il faut rendre à César ce qui est à César!…» et ils avaient souri, heureux de s’en tirer par une citation aussi riche de sens et qui tombait si à propos.

L’auteur «adéquat», par excellence, resta donc Cicéron. Après un premier frémissement de sympathie, puis un crescendo de gratitude, la comtesse avait fini par en tomber amoureuse. Ce devait être un homme d’une cinquantaine d’années, comme Frugoni, un homme sérieux, bien comme il faut, auquel on pouvait aveuglément se fier: parfaitement digne de la maison des Brocchi. Sans compter qu’il savait le latin comme personne, au point qu’il aurait pu servir de modèle à tout un chacun. Si bien qu’au fond, qui sait!, Cicéron n’avait peut-être pas besoin d’être expurgé.

D’autant plus qu’il avait eu lui aussi l’idée de «composer» une éthique, exactement comme l’oncle Agamènnone (on reconnaît bien là les défenseurs des bons principes!). Et une éthique… qui était, à en croire le professeur Frugoni, comme qui dirait l’évangile de son époque. L’évangile des anciens Romains! de ces Romains qui savaient plonger la main droite dans les rouges brasiers et fendaient à la nage, comme si de rrrien n’était, les flots glacés du Tibre! Et «ils l’avaient», eux, le culte de la famille! Et la religion de la patrie! Ils ne passaient pas le plus clair de leur temps à écarquiller les yeux sur le passage des femmes, comme aujourd’hui dès qu’apparaît la première dévergondée venue.

Dommage qu’ils aient eu cette horrible manie de la guerre! où même les jeunes gens issus des meilleures familles finissaient par disparaître un jour ou l’autre… si bien que chez eux… personne ne les revoyait jamais. Mais Cicéron ne devait pas être un va-t-en-guerre, pas plus que ne l’avait été le regretté marquis Ponti. La comtesse se souvenait vaguement qu’il devait être d’un caractère aussi ferme que doux, avec une propension pour la philosophie, la légalité et le juste équilibre. S’il avait donné l’ordre d’étrangler Lentulus et Cethegus, c’était «sous la pression des événements», pour sauver la patrie: car les événements sont parfois si bizarres qu’ils obligent un conservateur légaliste à faire étrangler en douce deux minables fripouilles.

Au moins, il n’avait jamais usé de son autorité, de son énergie, de son génie, pour «opprimer les divers peuples de la terre», préférant «composer» de «petites oeuvres morales», administrer ses domaines, et rassurer, avec une humanité et une condescendance bien dignes de lui, ses clients de province, qui ne s’adressaient pas sans trembler à «m’sieur l’avocat». Il avait toujours «énergiquement protesté» contre les excès, les abus et les mauvais us: avait toujours défendu la constitution contre l’insurrection, la loi contre le hors-la, le propriétaire contre l’occupant tard payeur; le vieux Capitole et la curie à la voix d’or contre la pègre déchaînée des Gracques, de Saturninus, de Catilina, de Clodius; et du dernier, qui avait été le pire de tous. Par la plume et par la parole.

Quand – aux Ides de mars de l’an 710/44, en ce matin où les nœuds tragiques de la contradiction romaine avaient été tragiquement tranchés – quand donc, une demi-heure après, était arrivée chez lui la nouvelle qu’apportaient deux affranchis hors d’haleine, une sorte de décharge électrique avait traversé tout son légaliste système nerveux. Le mortifié ne se tint plus de joie: il télégraphia à Basile un «Tibi gratulor! Mihi gaudeo…», frémissant de satisfaction, faillit sauter le déjeuner, et fit galoper sa litière jusqu’au Capitole. Où les héros du jour s’étaient barricadés, les jambes en pâté de foie.

Au Capitole, il gazouilla de nouvelles, de plus ferventes félicitations: embrassa de tous côtés les sombres tyrannicides, dissimulés dans l’ombre de leur effroi. La fauvette des belles lettres sut un instant distraire leur angoisse par ses mélodieuses effusions.

L’ancienne Rome était là, à l’intérieur de l’ancienne forteresse! En bas, dans la «vallée» et la curie soudain déserte, le très seul cadavre de l’homme assassiné gisait: abandonné des vivants auxquels il faisait trop peur: atrocité de ses profondes blessures: avec les marques affreuses qu’avait laissées le sang caillé sur son visage et sa tunique déchirée, détrempée d’écarlate. Autour de ce cadavre, l’irréversible éternité élucubrait le comput de ses heures: et pourtant sur la mer Tyrrhénienne allaient s’allumer les étoiles, avec la ponctualité réglementaire qu’il leur avait prescrite.

Germains et Perses pouvaient reprendre haleine!

Les Ides de mars apportaient à tout le monde un excellent printemps, gonflé d’ancienne vertu. Le transpercement du tyran allait permettre à la république de redevenir… une république.

Et effectivement, on eut la satisfaction d’apprendre que le jour des Calendes de juin, la curie ouvrirait de nouveau les battants à certains des plus importants sénatus-consultes de l’histoire de la république. Dommage que cette joie fût empoisonnée à moitié par certaine odeur de menace, comme un présage d’inapaisement, comme si Antoine eût dit: «Mes amis, à cette séance, il vaudrait mieux pour votre hygiène que vous… restiez à distance».

Ainsi, après les flamboiements d’Avril, entre les Nones et les Ides, ce fut une débandade générale*: départ anticipé pour les bains de mer. Ce fut durant ces mois, en gros, que depuis ses villas de Pouzzoles, puis de Tusculum, l’infatigable héraut du légitimisme oligarchique franchit de nouvelles étapes vers l’immortalité, avec le De Divinatione et le De Gloria: avant la sortie simultanée du De Fato, du De Senectute et du De Amicitia. Réverbération mélancolique sur les élégances de la saison* tôt commencée, douceur lasse du Golfe, lumière s’abîmant merveilleusement dans l’oubli magique de toutes les nécessités sanguinaires, de tout le fracas et tout le tumulte du monde. La fatigue et le dégoût se transforment en apaisement euphorique, renoncement méditatif: mais les ans et les souvenirs commandent à l’âme de se hâter, de hâter son travail si elle veut avoir une chance de remettre à l’éternité son testament exemplaire, plein d’une modération de bon aloi.

Aussi, au cours de ces mois, toute l’âme ardente de l’orateur s’activait-elle en trépignant autour du chantier du De Officiis, dans un fourmillement d’idées. Mais la vie, inexhaustible, continua de bouillir dans les casseroles de l’indescriptible bazar. Et c’est ainsi qu’au milieu des dialectisations stoïcisantes à propos du kathékon téléion et du kathékon méson, soit de l’office parfait et du moyen office (comme les traduit un académicien), de Posidonius et Panetius, des Péripatéticiens et des Académiciens, au beau milieu de l’honnête et de l’utile, de la Justice et de la Tempérance, de la Prudence et du Courage, apparaît soudain la rage folle d’un propriétaire muselé, écumant contre les décrets-lois de 707 qui faisaient remise aux locataires non de leurs péchés mais de leurs loyers en retard. En brusques morsures vipérines, le ressentiment du moraliste-propriétaire s’acharne sur la mémoire de celui «qui omnia jura divina et humana pervertit».

Le dépit d’avoir dû faire remise de ces loyers, mêlé à celui d’avoir souscrit à l’emprunt forcé que le dictateur avait imposé à tous les gens comme il faut, lui fait crier que celui-là n’est point un homme mais un monstre, un fou sadique, assoiffé d’impures voluptés: «Tanta in eo peccandi libido fuit, ut hoc ipsum eum delectaret, peccare, etiamsi causa non esset».

L’indomptable couenne du vieux provincial bout et rebout dedans le chaudron philosophique: et ce lard, au bout du compte, permet à l’œuvre de ne pas seulement exposer l’ignominie des bouchers et des poissonniers, (2) mais d’offrir un tel minestrone de haricots stoïques, choux académiques et carottes péripatéticiennes en pagaille, que toute l’infinie postérité s’en lèche les moustaches, à travers la suite innombrable des années et la vaine fuite des temps.

Lui, honnête veuve du moralisme foncier et de l’oligarchie républicaine, continue de se trémousser du derrière par les radieux matins de Pouzzoles tout le long de la promenade des Anglais: poursuivi par la feinte admiration d’Hirtius, Pansa, Balbus, et de tous les grands hommes de la république qui, dans les salles de bal de leurs villas, en cette saison anticipée de 710, ne savent plus sur quel pied danser.

Infatigable, il continue d’écrire, de lire et de donner des conseils: avant de s’énerver: de faire et refaire ses comptes: d’espérer, puis de désespérer. Ses clients de province lui font parvenir des montagnes d’épîtres gratulatoires qui charment sa frétillante vanité. Comme toutes les parleries des gens de la campagne, habiles à ne point supputer à l’avance le prix des pommes de terre mais à scruter, au contraire, les intentions de l’adversaire sur son visage plein de menterie, ces lettres étaient parfaitement creuses, évitant soigneusement de choisir entre le oui et le non, le peut-être et le sans doute.

Mais l’avocat-philosophe ne se perdait pas en subtilités.

Et continuait de commander des livres à ses libraires: des livres de philosophie. Accablait de lettres les libraires d’Athènes pour se procurer ce Poséidonios, ce Poséidonios! qui n’arrivait jamais! Kant n’attendit pas l’émile avec plus d’impatience.

Au milieu de pareille tempête, Dolabella, ce fou débauché qu’il avait autrefois eu pour gendre, avait été, enfin, pris d’une heureuse inspiration, digne d’un homme parfaitement convenable: faisant refaire le pavé du Forum, là où une foule en furie, mêlant crieurs faméliques, porteurs en chômage et légionnaires boiteux, avait élevé le bûcher de la douleur et de la pitié, puis l’avait livré aux flammes pour y brûler le corps de l’assassiné, comme au cœur de son peuple.

Peut-être, ce corps, avaient-ils voulu le soustraire aux pompeuses funérailles qui lui avaient été destinées par les uns: et concédées par les autres. Aux termes de la loi, le corps d’un tyran devait finir dans la rivière: mais alors ceux qui avaient profité de la tyrannie auraient dû eux aussi être révoqués. Idée qui ne passa par la tête de personne. Car les profiteurs ne voulaient pas lâcher le plus petit as: et les nobles esprits avaient une peur bleue de la peur des profiteurs.

Peu avant les Calendes de juin, le discoureur de l’honnête et de l’utile se transféra à Tusculum: autant dire qu’il se rapprocha de l’Urbs et des sénatus-consultes. Mais les contrariétés sortaient d’un peu partout, au pied des idéaux, comme les champignons vénéneux au pied des mélèzes, après une grande folie d’orage couronnée d’éclairs.

Par le passé, ç’avait été les interminables prises de bec avec Terentia, que venaient interrompre les seules griffades de la matrone. Ensuite, les prises de bec s’étaient changées en scènes bruyantes, au point qu’il arrivait que volassent par la fenêtre, propulsés par sa main à elle, Panetius et tous les stoïques, bientôt suivis par les péripatéticiens en pelotons serrés. Ensuite encore, les chairs de la vieille étaient devenues si filandreuses, ses réprimandes si perfidement acides, et le dernier quartier de sa dot mettait si longtemps à arriver! Entre la splendeur des idéaux politiques et les ouragans de la ménopause, la mauvaise humeur de la maison était devenue si générale que, poussé un peu par ses humeurs, un peu par ses os, un peu par l’époque, bref un peu par tout, le futur auteur du De Senectute avait fini par s’acheminer, mine de rien, jusqu’à l’idée réparatrice du divorce. Si bien que c’était lui qui devait maintenant verser la dot de Terentia à Salluste, qui lui avait soulevé la mégère. Et Dolabella, la perle des anciens gendres, continuait à faire du boucan à propos de la dot de Tullia, la douce, la négligée, qui avait pleuré en son silence et s’était si douloureusement éloignée! Quant à «son fils Marcus», il réclamait maintenant de l’argent depuis Athènes, pour ne pas être en reste avec sa fripouille de beau-frère.

Sous la direction inégalable de Gorgias, le jeune homme avait fait des progrès admirables, à peine croyables, dans l’étude de la philosophie: toutes les nuits, à trois heures du matin, on les ramenait à la maison ivres morts tous les deux, Gorgias et lui.

Mais cette requête d’argent! C’était une histoire sérieuse, celle-là aussi! L’avocat des provinciaux gratta les soixante-deux ans de sa citrouille, et fit appeler Erotès, son esclave-administrateur, qu’il avait spécialisé dans la tenue de sa comptabilité: il devait venir sur-le-champ, abandonner toute autre occupation. Mais Erotès, arraché avec brutalité, à l’improviste et sans préavis, au fouillis des comptes courants, au reflux des créances non recouvrables et à la marée des reconnaissances de dettes impossibles à honorer, au méli-mélo de Tusculum et de Pouzzoles, de Formies, d’Arpinum et de la moitié de l’Italie, qui succédaient eux-mêmes au fatras d’hypothèques, de créances et de biens-fonds des dots et des contre-dots des dames de la maison, au labyrinthe des versements entièrement ou à demi effectués, Erotès finit par perdre complètement pied. Et pendant ce temps le petit millier de sesterces que la chère Arpinum avait prêté à son illustre fils, eh bien les Arpiniates voulaient lui faire réintégrer le bercail, mais bon, lui aussi avait désormais perdu la force de retourner en arrière, lui, et les intérêts qui y afféraient.

D’ailleurs, ils étaient bien passés, ces beaux jours où les mille Renzo d’Italie apportaient à l’Azzeccagarbugli de la ville (plus influent et plus courageux, peut-être, que l’original) le boniment splendide de leurs gras chapons.

L’Italie, pas le Pont, ni la Numidie, ni les Gaules, ni la Bretagne extrême, l’Italie! était maintenant l’objectif des légions assoiffées, qui emplissaient de leur tumulte toutes les routes de l’empire, gagnant déjà Ariminum, Brundisium, par la via Flaminia et l’Appia; la quatrième, la septième, celle de Mars, celle des Alouettes.

Le sang horrible de l’empire refluait vers son horrible cœur.

L’Italie était l’objectif des légions: que ne faisait plus marcher l’«en-avant» du dictateur, avec apéritif de promesses ou butin libéralement offert: hantées désormais par les bonimenteurs de l’un et l’autre partis, sordides putes, qui doublaient la mise de quelques centaines de sesterces afin que les vétérans des Gaules et du Pont se fissent le soutien de la sordide légalité de l’un ou de l’autre: puisque l’Italie était désormais le siège de la vertu républicaine d’Antoine et de Decimus Brutus, d’Octavien et d’Hirtius, de Dolabella et de Pansa.

En de semblables circonstances, tous les chapons d’Italie étaient sur le point de passer un sale quart d’heure.

La solide et saine rusticité du pays voulait l’ancienne république, la tutelle de ses vieilles lois, mais cum grano salis. Dépouillée de tous ses biens, elle voulait la justice, comme d’habitude: et les sales coups pleuvaient l’un après l’autre; elle ne voulait pas la guerre et fournissait les recrues, voulait contenter les vétérans sans qu’Antoine en fût mécontent, et Octavien non plus; voulait garder les terres, ne pas écœurer le Sénat, payer leurs primes aux vétérans pour les empêcher de piller les poulaillers; et puisque les primes et les pensions consistaient en terre, les humeurs de la Grande Mère semblaient nuages de mars.

Un futur exproprié de Mantoue s’apprêtait à pleurer ses veaux meuglants et, entre tendres cannes et marais fangeux, les vagabondes sinuosités du Mincio.

Sed fugit interea, fugit inreparabile tempus

Dans l’impossibilité de mettre ordre à la vie, qu’elle fût privée qu’elle fût publique, le Père de la Patrie songea que le meilleur moyen de tirer les oreilles de son fiston était de le surprendre en lui rendant visite à Athènes. Mais «son fils Marcus» avait mis le Malin dans sa poche: et les vents, les rages du libeccio, contraignirent la mer Ionienne à restituer le Père de la Patrie à la patrie, justement. Régurgité sur les plages de Calabre, il se rendit compte pour la onzième fois que tout allait de mal en pis.

Il s’en revint à Rome: pour immédiatement constater que les humeurs d’Antoine étaient plus républicaines que jamais. Les papiers du dictateur, dont Antoine et Dolabella s’étaient assuré la propriété littéraire exclusive, n’en finissaient plus de venir au jour: jusqu’à ce que, de par l’autorité de ces papiers, de ces dispositions et de ce testament, le Trésor fût vide. La lex de permutatione provinciarum avait provoqué à la Bourse une panique totale: les prêteurs trouvaient que l’assassiné… n’aurait pas dû être assassiné de façon aussi barbare.

Les premières philippiques occupent désormais le vieux procédurier, dont l’inimitable bagout résonne encore dans l’hémicycle pour la défense de la plus sainte des causes perdues.

Et le De Officiis, le Traité des Devoirs accompli, s’apprête à prendre sa consistance définitive. Le livre de Poséidonios a fini par arriver! Panetios, il l’avait déjà digéré.

à Pouzzoles, en novembre, ultimes coups de pinceau et touches dernières.

Ainsi naquit la «Grande éthique de la Latinité». Son fils Marcus, à qui elle fut dédiée avec amour, avait finalement reçu son catéchisme: dont il devait enfin tirer la leçon en ne roulant plus sous la table.


Gigi, d’un air ennuyé, suivait sa mère et le fervent professeur Frugoni vers le grand salon, observant que le pantalon du professeur n’avait pas le moindre pli et brillait d’un mauvais aloi dans les postures… de combat, en ces endroits que l’industrie de sa dame aurait pu préventivement garnir d’un solide renfort.

«Je suis très, très heureuse…» conclut la comtesse. «J’ai toujours trouvé, moi aussi, que Cicéron est ce qu’il y a de mieux…»

«Pour nos jeunes gens, comtesse, à coup sûr… on ne saurait rien imaginer de plus… adéquat…, d’auteur plus élevé et, en même temps, plus… divertissant…»

«J’en suis heureuse, monsieur le professeur! Car croyez-moi, professeur!» implora-t-elle doucement, «nous tenons par-dessus tout à ce que notre Gigi n’ait aucune… mauvaise fréquentation… et n’ait pas… de mauvaises choses à lire! Comme tous ces livres aujourd’hui si en vogue, et parfois chez les gens les plus comme il faut: ou ces affreux romans de Zola ou de Nat Pinkerton, qui sont parfaitement dépravés, à ce qu’on m’a dit, car vous pensez bien, monsieur le professeur, qu’une comtesse Brocchi n’en lirait pas la moindre ligne…»

«Les mauvaises lectures! Les mauvaises fréquentations!» (Elle poussa un soupir en pensant à la Maison d’arrêt.) «Nous sommes d’avis que tout le mal vient de là, de là très exactement! Seules les mauvaises fréquentations et les mauvaises rencontres pourraient abîmer mon Gigi» (un soupir fut adressé au peintre, car elle avait passé le conducteur de voitures par profits et pertes); «seuls les mauvais livres… car chez nous, vous pouvez me croire, chez nous… Gigi ne peut trouver que le bien…»

Et c’est vrai que les deux domestiques de la comtesse Brocchi étaient plus vilaines l’une que l’autre: deux nez, deux bouches! qui défiaient l’imagination. Le flamboiement démoniaque de leurs prunelles, leurs crocs et leurs mâchoires permettaient de les identifier en pleine rue, comme les cibles au champ de tir.

«C’est ainsi, c’est ainsi madame la comtesse!» tonna le professeur, les moustaches humides d’enthousiasme. «C’est ainsi! Il suffit qu’une poire soit gâtée…» (la noble dame contracta les lèvres en un gel soudain: tous ces comestibles! et maintenant les fruits!) «… qu’une poire soit gâtée pour que toutes les autres le deviennent!»

Les bulbes oculaires du professeur, gonflés de dédain, tournoyèrent comme frondes: comme pour lancer au loin cette vibrante semonce. Ses bras forts et courts mirent en mouvement des mains voletantes, grassouillettes: un frémissement de grives.

La Marietta, qui passait chargée d’un grand plateau, lui jeta un regard de commisération, et de travers – elle en avait assez de tout ce cirque: face à des propositions exagérément nobles et virilement martelées, même des yeux de bossue et des dents de cheval peuvent atteindre à une ironie de style.

«Et celles qui se laissent gâter sont plus gâtées encore que la première…!»

«Mais alors, la première s’est gâtée toute seule…» avança Gigi, d’un air affligé.

«Non!» tonna le professeur. «Rien ne pourrit de soi-même! Le bien reste le bien de toute éternité! C’est le mal qui fait que le bien devient mauvais lui aussi… Si, si… je veux dire… Exactement!… c’est le bacille de la pourriture… qui se propage… à la vitesse de l’éclair!»

Le latiniste consommé faisait, s’il est possible, preuve d’une science bactériologique plus profonde encore que son exégèse de l’éthique cicéronienne.

«… Et vous, mon garçon! Apprenez une bonne fois à ne pas vous laisser éblouir par tous ces nigauds multicolores… quand ils font parade de leur gloriole… et… pavoisent partout leurs… grands mots modernes… qui s’effondrent en poussière venteuse… venteuse… Mais enfin!… La jeunesse!» acheva-t-il dans un soupir.

La comtesse resta interdite. Gigi eut une certaine difficulté à suivre les nigauds dans leur pavoisement compliqué, que suivait son éblouissement. Il jugea expédient de s’excuser.

«Mais je…»

«Je sais, je sais! Vous n’êtes pas coupable… ou pour mieux dire pas entièrement… Mais ce Penella! ce Penella!» (c’était le peintre si résolument Novecento.) Le professeur Frugoni se passa la main dans les cheveux.

«… Penella, Penella? Que s’est-il donc passé?…» demanda la comtesse tressaillantissime et fort alarmée. Et firent irruption en son âme le peintre et ses belles Romaines, Vanzaghi et ses carabiniers, la Jole et Paolo Mantegazza.

«Ce Penella!… Mais imaginez-vous, madame la comtesse… que devant un jeune homme, et un jeune homme comme votre Gigi…! il a eu le front de… d’énoncer de ces ignominies!… de ces vulgarités!… et devant moi!» (Frugoni haletait) «je dis bien devant moi, présent en ma personne, de soutenir que Cicéron, attendez, comment a-t-il dit? ah! que Cicéron est… une vieille poule moraliste…» Il s’épongea le front avec son grand mouchoir. Le dîner approchait, ils étaient arrivés: sa voix eut d’étonnantes harmoniques dans la caisse de résonance du salon, avec des tons voilés de violoncelle…

«Un Cicéron!… devant qui l’“enseigne” depuis trente ans!… et toutes ces citations déplacées… qu’il a débitées avec l’habituelle légèreté de nos… “vingtiémistes”! Je remercie le Ciel d’être né en 1880…»

«Il faut veiller à ce que mon Gigi évite dorénavant tout contact avec ce M. Penella…» fit la comtesse, exaspérée, se souvenant des canards milanais: et laissant cours à une juste indignation devant l’indigne traitement qu’on osait faire subir à un homme aussi remarquable que Marcus Tullius.

«Nous l’avons rencontré dans la rue !…» murmura Frugoni, à bout de souffle.

Une ultime angoisse terrassa la pauvre mère lorsqu’elle se rendit compte qu’ainsi, tout à trac, «en pleine rue», pouvait «s’écrouler le fruit» de tant d’efforts! de tant de soins! de toute l’aimante sollicitude dont sa noble famille avait entouré «sans relâche» l’éducation d’un jeune homme. Année après année, heure après heure!

Combien de fois et avec combien de raison, les pères du collège l’avaient mise en garde… la rue… est le séminaire de la honte! les murs… le grand livre de la canaille!

Au vrai, les murs des «meilleures» villes, comme Milan (patrie des comtes Brocchi), les murs en tant que murs ne sont en fin de compte que la concrétion de la pensée d’un architecte: et dans une ville telle que Milan, il faudrait être fou pour prétendre que les architectes possèdent des cerveaux faits de telle sorte qu’ils seraient vides de pensée. L’ennui c’est que même sur les murs de Milan peuvent se lire des graffiti comportant des mots… des images… qu’on ne verrait même pas à Tombouctou… en plein Sahara, ayons le courage de le dire…

«… Au Sahara il y a peut-être des murets de pierres sèches…» fit observer Gigi avec finesse.

Et dans les rues de Milan, bien qu’il s’agisse de Milan, on peut entendre, quand on s’y attend le moins… certains vocables… certaines tournures… que ni Pietro Fanfani ni Giuseppe Rigutini n’ont enregistrés dans leurs lexiques si scrupuleusement expurgés, si convenablement épurés au préalable* de toute basse façon du parler et de tout «péché d’imagination», bref, convenant par excellence au foyer domestique.

C’était à l’angle de la via Brera et de la via dei Fiori Chiari que Penella était allé donner du nez contre Gigi, accompagné de Frugoni (mais eux revenaient de la Braidense): et avant toute autre chose il lui avait agité sous le nez la troisième page de l’Ambrosiano dont le gros titre était: «Volcazio Penella – Deuxième prix de la Triennale de Milan». Ensuite, il avait essayé de les entraîner dans un débit de tabac pour déglutir un vermouth en son honneur, à ses frais, bien entendu, même s’il était né via della Fojetta, juste en face de Sainte-Marie-à-l’œil. (iv)

Mais la vertu cuirassée des deux héros avait résisté à l’assaut de la Dépravation, Frugoni restant plein d’indignation dans ses moustaches malgré l’eau qui lui venait plein la bouche. Alors, devant ce noble refus, le joyeux Romain les avait à part lui envoyés illico se faire foutre: et d’un; mais il avait jugé également opportun d’affubler mentalement le professeur du titre de connard. Puis, comme pour se venger de tant d’austère abstinence, le corps chargé de l’électricité d’un deuxième prix et de cette électricité bien différente qui l’avait poussé à explorer la via dei Fiori Chiari, il avait arraché à Gigi les livres que celui-ci tenait sous le bras et, voyant qu’il s’agissait d’un De Officiis et d’un Hamlet, n’en avait pas lu trois vers qu’il s’était mis à tourner en dérision le papier imprimé, à l’intention de Giulio Carcano, d’abord, puis de Marcus Tullius. Comme on l’a dit plus haut. Et il s’était abandonné à la joie pure, à l’allégresse, à mille cochonneries de toute espèce; au point que Gigi, qui avait commencé par sourire, puis par rire, dut être saisi et entraîné, au moment le plus palpitant, par le bras puissant d’un Frugoni tout frémissant d’une espèce de hauteur néoclassique, doublée d’authentique colère.

Gigi ne pouvait oublier ce chaperonnage* plein d’entrain le long des murs de la Triennale, où une foule de femelles de tous acabits s’était offerte gratuitement à sa verte curiosité. Penella avait consacré à chacune d’entre elles un penellesque coup de pinceau. Gaiement, virilement: même à la cavale que venait déshonorer l’immodestie du centaure. Et le coup de patte vif et puissant de ces commentaires avait agi comme un «prompt remède» sur la jeune recrue: avait heureusement assoupi le soudain tumulte de sensations qui agitaient le puits de douleurs de son âme, placée sous la protection de saint Louis et protégée par le Bien qui régnait sur la maison Brocchi. Gigi se souvenait avec gratitude de cette bonne humeur triomphante.

Et ce nom, bon sang! Volcazio!?… Quand on l’avait présenté il avait cru entendre Ignazio, pas Volcazio. Où avait-il pu entendre un nom pareil? Au collège, chez les pères? Jamais de la vie! Alors? Dans la rue peut-être, prononcé par quelque soldat romain qui appelait un camarade par ce nom de Romain antique. Ce devait être le nom d’un tribun de la plèbe, d’un haruspice ou d’un pontife: ou plutôt non… d’un genre d’étrusque, d’un augure ou d’un lucumon.

En tout cas il l’avait bien eu, le prix. La grande lavallière noirâtre voletait au coin des Fiori Chiari sous le grand chapeau noir, la bouille ronde et un peu molle, où deux yeux de basilic apportaient une touche d’ironie à l’austérité sévère des sourcils froncés et d’un double menton plissé, qui semblaient d’un proconsul au chômage. Il l’avait eu, le prix: et jamais prix n’avait été plus mérité.

Car Penella avait conquis ces lauriers par un labeur long et assidu, par un «cent fois sur le métier», consistant, de fait, à changer de tactique chaque printemps, sous la garde du long silence des jours, de très longues années.

Et ce labeur si confiant avait trouvé son expression, son fruit superbe dans l’œuvre; l’œuvre «complète» que la Triennale avait accueillie au grand complet; un impressionnant rassemblement de jambes en forme de tuyaux de poêle, dont étaient tout tapissés les deux murs de la salle d’exposition numéro cinq.

Mais le travail qui «s’était imposé» avec le plus de force, moins auprès d’un public d’idiots et de visiteurs inutiles qu’auprès des connaisseurs, des acquéreurs, des dentistes, des critiques, était une catastrophe super-spectaculaire d’inspiration apocalyptique, intitulée L’Homme et l’Ange; où, dedans un cadre de trois vingt sur quatre, s’étaient peu à peu accumulés de gros nuages d’orage saturés d’électricité: au point qu’en jaillissaient déjà éclairs et foudres; l’un d’entre eux, le plus redoutable, faisait un grand zigzag jaune jusqu’au sol où il mettait le feu à une meule.

Sous ce gros tas de nuages, de petites montagnes cylindriques et tronco-coniques offraient au public de faciles problèmes de stéréométrie. Un caniche bleuâtre fuyait la meule incendiée, gueule ouverte. Quelques petits chevaux, chevrettes et vachettes attendaient en revanche, résignés à recevoir la grêle, qu’on vienne les suspendre à l’arbre de Noël des pauvres. Au second plan, entre ciel et terre, un arc-en-ciel simplifié avait une consistance de mayonnaise; ensuite, par-delà toutes les montagnes et les terres, on retrouvait dans les lointains les petits moutons du ciel et l’eau qui tombait à seaux.

Le bruit du tonnerre, on ne l’entendait pas encore, en 1929 je veux dire; mais il était clair qu’une fois sonorisé, ce tableau atteindrait des effets extrêmement orageux.

L’Homme, rendu mélancolique par la colère des éléments hostiles, s’était recroquevillé dans un coin: on ne comprenait pas bien s’il était assis, ou bien grand Dieu que pouvait-il bien faire? en gros, il avait l’air d’examiner ses pieds; mais l’Ange lui tombait dessus à l’horizontale: un ange dépourvu d’ailes, ce qui constituait la bouleversante nouveauté, même si ne pouvait manquer de venir en mémoire le Père conférant à Adam le souffle créateur dans le Jugement de Michel-Ange.

Par son audace, sa vigueur, son mouvement, cet ange finit par déchaîner le lyrisme débordant de certains commendatori hippopotamesques de Garbagnate ou de Tradate, qui, en pleine digestion post-prandiale, y trouvèrent justement du mouvement, surtout du mouvement! Le seul ennui était qu’en dépit de l’excellente éducation qu’il avait nécessairement reçue au pensionnat des anges, cet ange-là arborait une mèche, un nez, une gueule dignes tout au mieux de la racaille sans foi ni loi qui rôde autour de la porte San Frediano: et comme il avait, chose incroyable, oublié son pyjama à l’hôtel, et qu’on ne disposait point sur place de ces linges intelligents qu’affectionnait l’hilarant XIXe siècle, on le découvrait fort bien pourvu, en dépit de sa nature angélique, d’attributs si humains que les demoiselles du Lyceum en étaient contraintes à… divaguer; et nous, les hommes, ne pouvions qu’être amenés à songer que bien sûr, bon, les anges aussi pouvaient prendre quelque honnête distraction, après tout… surtout à leur âge… et eu égard… égard… aux exigences de propagation de la race angélique… Et le Novecento, au fond, n’avait-il pas des droits à faire valoir? Que le XIXe siècle cède enfin la place au XXe! «Vous n’voulez quand mêmm’ pas, quand mêmm…» tonnait un trapu commendatore mécénatoïde en regardant la grande toile de biais, s’éloignant, fermant les yeux à demi, formant lorgnette avec sa main, puis se rapprochant de nouveau: «Vous n’voulez quand mêmm’ pas… qu’un Penella vous fasse un ange aux ailes de poulet, comme sur le tombeau des comtes Brocchi au cimetière Monumental… qu’il vous balance un ange ’vec des ailes d’poulet… Mais voyons…voyons!» Et dans son indignation il décrivait une large volte sur un seul talon, les mains fouillant dans ses poches à la recherche de ce qu’il avait de meilleur; généreux, pourtant, dans l’emportement de la polémique, large de vues, apoplectique. Le batailleur industriel avait désormais le sentiment de l’angélique Novecento à fleur de peau, comme d’un retour de printemps.

III

Sa maman partie, Gigi décida de se débarrasser de ses classiques, pour avoir l’après-midi libre et le consacrer entièrement au match. Dans le Cicéron, il avait déjà atteint le chapitre trente-cinq: ensuite, heureusement, il y avait Hamlet.

D’un air las, il commença à fouiller dans l’amas de ses livres esquintés pour en extraire l’édition juxtalinéaire du De Officiis, où diable avait-elle été se nicher? tout au fond, évidemment, car si jamais Frugoni l’avait découverte…: ah! la voilà. Des Devoirs – Trois Livres – Traduction par Giuseppe Rigutini – Milan – Trevisini, 1885. Tout à côté, il ouvrit aussi le texte: et entreprit de s’en abreuver. Tournée en langue toscane, l’éthique, au paragraphe trente-cinq, Livre premier, s’exprimait ainsi: «La pudeur de l’homme le conduisit à imiter cet heureux artifice de la nature, car les parties que celle-ci avait dissimulées sont également soustraites au regard d’autrui par tous les êtres doués de raison, qui s’efforcent de satisfaire le plus secrètement possible certains besoins: et ne désignent jamais par leurs noms ni les parties du corps qui se font les auxiliaires de ces besoins, ni leurs fonctions…»

Gigi pensa aussitôt à l’ange de Penella: et à l’étudiante des beaux-arts qui, deux jours auparavant, s’était mise nue devant le Léonard de Vinci de la place de la Scala, se répandant, pour des histoires de pinceau, en violentes invectives contre le maître et contre son quatuor. Jusqu’à ce qu’arrive au galop l’ambulance de la Croix-Verte, bourrelée de scrupules cicéroniens.

«…D’autre part,» soutenait plus loin le moraliste rigutinisé, « si la copulation conjugale est une chose honnête en soi, le mot qui la désigne est réputé déshonnête…» Et plus loin:

«Les acteurs comiques, suivant du théâtre l’antique discipline, ont un si grand respect de la pudeur que nul n’entre en scène sans caleçons (ut in scaenam sine subligaculo prodeat nemo), de crainte que certaines parties de la personne ne soient par mégarde exposées au regard des spectateurs…»

Gigi tressaillit, troublé par les perfides insinuations de l’analogie.

Gian Carlo, un jour, peignant de couleurs magnifiques son voyage à Paris et les lumières nocturnes de Montparnasse, lui avait laissé entrevoir certains bataillons de girls qui, lorsqu’elles apparaissent sur la scène du Casino de Paris, oublient sans façon et très volontiers le subligaculum au fond de leur loge… Et les spectateurs, loin de protester, aiguisent alors le regard en engloutissant des paquets de salive supplémentaire (… enfin, les provinciaux).

Des spectateurs de tous âges! Qui ont quinze ans comme soixante-quatorze. Quand lui en avait dix-neuf. Dix-neuf, dix-neuf!… Il lui semblait qu’il se serait mis à pleurer, s’il n’y avait eu la bénéfique influence de la technique «vingtiémiste», qui savait tarir soupirs et sanglots en asséchant les glandes productrices de spleen.

«Monsieur! Votre tante Maddalena est au téléphone,» avertit la Luigia.

Et en avant pour le petit discours d’anniversaire: une homélie toute en sifflements, où les dentales, qui venaient d’être remises à neuf, semblaient annoncer des morsures pleines d’affection. Mais aussitôt après, elle se mit à pleurnicher, l’événement était tragique…

«Une épluchure de citron ?…» demanda Gigi, qui avait du mal à se contenir.

«Non, d’orange, d’orange… Comment peut-on l’avoir jetée de cette façon dans l’escalier!… C’est ignoble!… J’ai dégringolé sept marches jusqu’en bas… ça a été un moment terrible, mon Gigi! Pour un peu ta pauvre tante Maddalena allait retrouver le pavillon Zonda!… Tu te rends compte!… Après mon accident…» Et voilà pourquoi elle ne pouvait être présente au dîner: de toute la semaine elle ne pourrait bouger, ni même y rêver! Le docteur en personne le lui avait défendu… Non, rien de grave heureusement, du moins ils l’espéraient… Mais il y avait autre chose, pour sûr… Malheureusement, un malheur n’arrive jamais seul en ce monde… L’oncle Agamènnone lui-même…

«L’oncle Agamènnone?» insista Gigi.

Eh oui, l’oncle aussi… à peine s’était-il levé qu’il avait dû regagner son lit: il avait déjà fait téléphoner au docteur… Mais ils ne devaient pas s’inquiéter. C’était la faute de ces satanés zoccoli.

«Que dis-tu? de ces satanés quoi ?…» demanda Gigi.

«… Des broccoli, ai-je dit. Broccoli!… Oui, broccoli… avec un B comme Brescia; il paraît qu’hier soir il a voulu à toute force manger des brocolis, qui sont si lourds, oh mon Dieu, surtout le soir!» Bref, l’oncle Agamènnone ne pouvait pas bouger lui non plus: il était au désespoir de ce contretemps. L’avait fait prier de les prévenir sans retard, car il n’avait pas le cœur à écrire, et ne voulait pas les alarmer inutilement en envoyant un domestique.

Il la chargeait de saluer Gigi, et de lui transmettre tant et plus de vœux… Non… il avait besoin de repos… d’un peu de repos et tout serait arrangé… Le livre était prêt. Il l’enverrait un peu plus tard, après le déjeuner, vers deux heures, avec les dernières nouvelles du médecin. Si Gigi pouvait les attendre… comme cela, il pourrait tranquilliser sa maman…

«En sorte que, mon Gigi, meilleurs vœux, tous mes meilleurs vœux! Salue pour moi ta chère petite maman et embrasse-la de ma part ! Et sois toujours le bon garçon que tu as été jusqu’ici…»

Gigi raccrocha le microphone.

«En sorte que monsieur,» lui dit la cuisinière qui était réapparue dans l’embrasure de la porte «… si ni le comte ni madame Maddalena ne viennent, ce n’est pas la peine que je prépare tout pour six. Les croquettes pour vos tantes sont déjà prêtes, de toute façon». (Elle était au courant de tout.)

«Faites au mieux,» répondit Gigi.

«Parce que comme ça, moi aussi je pourrai sortir quelques heures aujourd’hui, que j’ai ma sœur et mon cousin qui sont ici de passage, que madame la comtesse me l’a même conseillé elle-même…»

«Faites au mieux.»

«Parce que, comme ça, je pourrai aussi passer chez monsieur le comte, pour voir si des fois il aurait besoin de quelque chose… Surtout que Domenico sera sorti, je pense… d’autant plus que, maintenant ça me revient, il doit porter ici… ces livres… n’est-ce pas?… et la Caterina, je l’ai rencontrée ce matin, vous l’auriez vue!, le visage tout gonflé… ah, le printemps vous joue de ces tours!…»

«Et puis la Jole, pardonnez-moi, monsieur, si je vous dis les choses tout bonnement, mais un dimanche comme aujourd’hui, il n’y a personne qui puisse la retenir!» Elle haussa les épaules. «… La Saint-Georges! Avec ce soleil! Cet air!…»

«Faites au mieux,» répéta Gigi, agacé.

«Alors je vous prépare le déjeuner un peu plus tôt, c’est bien ce que vous m’avez dit?»

«Oui!» coupa Gigi, qui s’en retourna dans son bureau.

Sur son bureau, bien séparés de l’indescriptible fouillis de ses autres livres, étaient disposés celui de Cicéron, celui de Rigutini, et celui de Carcano. Giulio Carcano, de Milan, est le très noble auteur du Nouvellier rustique, un petit recueil charmant que précède son discours «De la littérature rustique en Italie»; mais il avait aussi tâté avec succès du roman, et son Angiola Maria était même un des plus beaux livres que la comtesse Giuseppina eût jamais lus; il avait ensuite apporté sa méritoire contribution aux échanges culturels entre l’Angleterre et l’Italie en traduisant intégralement le théâtre de Shakespeare qu’il réussit, grâce à son acharnement inlassable de Lombard, à tourner tout entier en langue rigutinienne, et en hendécasyllabes.

Gigi, après Jules César, lisait Hamlet, prince de Danemark.

Mais voilà que, sur ce Carcano, les girls de Gian Carlo venaient se trémousser, en une obsédante incarnation de l’idée de volupté. Gigi s’effondra, au comble de la torture. Le diabolique jeune homme avait dessiné en son âme ces cuisses savantes: et les cuisses, par leur façon de manœuvrer l’Imperceptible sur un rythme de jazz, portaient l’obsession au dernier spasme. L’implacable analyse de Gian Carlo avait cruellement dévoilé tous les plus cicéroniens éléments des dessous: élastiques, soies diaphanes: s’était attardée sur les dentelles, avait affronté les boutons les plus secrets, les «favoris du destin!».

Les images, obsession, délire, s’accumulaient sur la plaque sensible de l’âme et se confondaient l’une dans l’autre, comme des photographies qui se superposent pour peu qu’on oublie de faire tourner la pellicule.

Gigi retira de son Shakespeare une coupure de journal, fébrilement, comme pour avaler une goulée de vinaigre qui apaiserait cette soif cruelle en la soignant: il la déplia, et relut ce qu’il avait déjà lu une dizaine de fois:

«Comme nous avons eu l’occasion de le rapporter dans notre édition d’hier soir, les promptes recherches menées par la police judiciaire à la suite d’une dénonciation circonstanciée des intéressés ont permis au commissaire en chef, cavalier Lo Chieffo, de s’assurer de l’exactitude de l’information identifiant l’élégant jeune dandy qui, le dimanche 17 de ce mois, avait invité à une promenade en auto Mlle Dolores Ceccheroni, demeurant avec son père et ses cinq frères au numéro 22 de via Lazzaro Spallanzani. Des investigations ordonnées, il est apparu qu’arrivé en rase campagne et en un lieu désert, le jeune homme, prétextant une panne momentanée de dynamo et usant d’autres tromperies habiles, avait persuadé la jeune fille de le suivre jusque dans une anfractuosité du terrain, où il était finalement parvenu à atteindre le but qu’il s’était proposé. Toutefois, une salutaire réflexion ayant vite succédé chez elle à l’étourdissement de ce moment fatal, Mlle Ceccheroni n’a pas tardé à revenir aux réalités de la vie quotidienne. Aussi, une fois retournée au sein de sa famille, après de longues heures d’hésitation angoissée, a-t-elle avoué en pleurant à son père et à ses frères qu’habilement circonvenue par le jeune dandy, et réduite à un état de véritable inconscience, elle avait été amenée à commettre une faute sans comprendre ce qui lui arrivait.»

«Après avoir en vain demandé réparation au jeune homme et à ses parents, la famille Ceccheroni n’a pas hésité à porter plainte, comme nous l’avons écrit plus haut. Le commissaire Lo Chieffo, une fois établis les délits de corruption de mineure et d’outrage public à la pudeur, a décidé de procéder à l’arrestation de celui contre qui la plainte avait été déposée, arrestation qui a mené hier à l’incarcération du jeune homme, lequel a été écroué à la Maison d’arrêt.»

Ce que Gigi n’arrivait à pas comprendre, c’étaient les commentaires de la «basse-cour». «Ce sont des choses qui arrivent aux rejetons des meilleures familles! Lorsque les pères refusent de lâcher quelques billets de mille! Au profit de certaines filles mineures! Dépourvues d’expérience! Qui tombent toujours dans l’inconscience dès qu’on arrive en rase campagne! Et qui, comme par hasard, ont toujours cinq frères au moins!» Quant à l’abbé Spallanzani, il semblait bien à Gigi que c’était lui, mais oui, c’était lui!… le beau cochon qui avait découvert que la volupté dure une quinzaine de minutes chez les grenouilles…

C’est du moins ce que Gian Carlo lui avait affirmé en feuilletant le livre de sciences naturelles.

Quant aux tromperies dont il était question, de quoi pouvait-il s’agir? Gigi brûlait de curiosité. Et puis était-il absolument nécessaire, pour obtenir les baisers de l’être aimé, de simuler une panne de dynamo? Peut-être avait-ce été l’unique ruse de Gian Carlo. Gian Carlo était un garçon de haute taille, maigre comme un clou, qui parlait peu et était presque incapable de sourire. La vérité, c’est que c’étaient les filles qui lui couraient après: qui allaient le relancer jusque chez lui, et restaient des heures à parader de long en large devant la porte cochère: qui l’accablaient de coups de téléphone, de billets couleur lilas ou mayonnaise. Où s’étalait une écriture aux grandes hastes pointues, comme pour rendre sensible la résolution désespérée avec laquelle elles étaient prêtes, pourvu que leur amoureux fût à bord, à larguer les voiles dès le lendemain à l’aube, ou ce jour, dans deux heures, quel que fût l’état de la mer: d’autres, au contraire, arboraient des pattes de mouche, et des flaques orthographiques où venaient se noyer les étoiles qui, comme l’on sait, «brillent dans le firmament». «Mais que veux-tu que cela me fasse, l’écriture?» lui avait dit Gian Carlo. «Ce n’est pas l’écriture qui compte…» Et cependant toutes les vraies demoiselles se préoccupaient fort d’écrire un bel italien, celles de Gressoney savaient même peindre à l’aquarelle de verts pâturages, avec de petites vaches reproduites à la perfection. Le rire heureux de la vie sut le distraire un instant.

Mais à lui, personne n’avait jamais écrit, et ce n’était pourtant pas faute de l’avoir regardé, lui aussi!, et d’un regard où se mêlaient émerveillement, joie ou curiosité ardente. Mais toutes les fois qu’elles le regardaient, sa maman, sa sévère maman le regardait aussi: et ces yeux maternels, qui franchissaient les dossiers des fauteuils, contournaient les dos harmonieux des bienfaitrices, et le rattrapaient implacablement dans les plus secrets «apartés» des salons tarabiscotés – en de pareils moments, ces yeux lui devenaient insupportables.

Il sentait alors devant lui comme un obstacle magique: l’élan de sa volonté lui semblait se briser contre l’impossible et refluer en sombre tourment, comme s’abattent les lames contre la vieille jetée du port, avant de retomber, informes, dans la mer, ayant en vain tenté de devenir forme. La vie continuerait-elle toujours ainsi? Avec sur son bureau le De Officiis et, dans les salons de bienfaisance, les œillades de sa maman? Jusqu’à ce qu’un musicien au dentier ébréché exécutât, pour lui à son tour, la marche de Mendelssohn sur l’orgue de San Fedele: et que lui, dans l’obscurité ponctuée çà et là par les cierges, s’avançât lentement en frac, un peu pâle, avec à son bras une des trois demoiselles de Gressoney? Les petits poils follets, on pourrait peut-être les faire disparaître la veille au soir.

«Monsieur, le déjeuner est servi!»

La voix de Luigia lui rappela la tête de Luigia: toutes les domestiques et toutes les cuisinières, pourtant, n’étaient pas comme la Luigia, ou comme la Marietta. Il se souvint d’avoir traversé un jour les Jardins et d’y avoir vu une modeste petite famille de Méridionaux qui prenait le pâle soleil de Milan: ils avaient avec eux leur petite domestique, une Méridionale elle aussi; leur beau poupon, avec ses boucles d’or, menaçait de lâcher en cet instant un terrifiant Mississippi: et ses cris avaient intimidé deux pélicans qui s’étaient prudemment retirés, se retournant de temps en temps de crainte d’être suivis. Aussi la petite domestique était-elle restée seule aux prises avec le tyranneau, et dans le moment le plus critique: le tyran (furibond, parce qu’elle l’avait pris dans ses bras) n’avait point eu de pitié. La pauvre mousseline de son corsage avait pris des allures de maillot de bain: le sang de Gigi n’avait fait qu’un tour, car sous ce bain du corsage la nature avait travaillé, plus fort qu’un artiste du Novecento. La «finalité naturelle» avait ordonné ses «moyens»: et ces moyens, sous la céleste pauvreté du vêtement, on voyait bien qu’ils étaient dignes de la fin. Et les yeux noirs de la jeune fille, un instant!, s’étaient fichés dans son cœur.

Et ce que tous pouvaient avoir, tous, tous! tous les enfants les plus humbles de l’humanité, toutes les plus pauvres domestiques, sans compter, entre la tendre cannaie et la fange, toutes les grenouilles de Spallanzani… lui, sous prétexte que ses ancêtres étaient des Brocchi et que son oncle avait toujours lu la Perseveranza…, il lui fallait dériver inexorablement vers la marche de Mendelssohn, en compagnie de quelque brave jeune fille, de celles qui plaisaient tant à sa mère…

«Mais, monsieur! ça refroidit!» s’écria encore la Luigia, désespérée.

Et c’est ainsi qu’après avoir ingurgité, comme on l’a dit, sa ration cicéronienne de devoirs, ou plutôt sur les devoirs: soit quant aux devoirs, Gigi s’en alla déglutir cette autre ration que la Luigia lui avait fait cuire pour midi. Il s’apprêta aussi à recevoir le troisième et dernier secours que la société des humains lui avait réservé pour peupler sa solitude (c’est comme cela qu’il voyait les choses): l’éthique de son oncle Agamènnone.

Le risotto était excellent.

L’humana societas lui parut tout entière une bête grosse et grasse, qui meuglait des épiphonèmes frugoniques à l’intention des enfantelets, d’un ton autoritaire et solennel, juste au moment où le mois de mai faisait pousser une cinquième patte aux ânes bâtés. Une bête infiniment plus stupide que la Luigia, car la Luigia fournissait à sa faim risotto et biftecks, tandis que les hommes ne pouvaient offrir à son autre désespoir qu’un plat de Cicéron rigutinisé.

Avec, par-dessus, l’œuf frit de son oncle.

Et comme légume d’accompagnement, la définition du bien et du mal. Selon laquelle tout allait pour le mieux: puisque le bien devait vaincre le mal: et tarir dans la rigueur des veilles les rouges rejetons de la concupiscence.

Cicéron était le classique, l’oncle, le néo-classique. Et les deux, après «mûre réflexion», finissaient, parfaitement à l’unisson, par conclure que: quand nous devons «satisfaire certains besoins» il est souhaitable que nous le fassions «le plus secrètement possible», si l’on ne veut pas voir arriver les pompiers et l’ambulance de la Croix-Verte.

La crème était excellente.

«Cela vous a plu, mon jeune monsieur?» demanda Luigia lorsqu’elle desservit. «Alors, si vous voulez bien, j’vas sortir un peu moi aussi. Antonio rentrera pour le dîner.»

Luigia et Marietta se poudraient avec une émouvante modération.

Aussi, après une heure, la Vertu avait-elle déserté la maison, avec le décorum, l’air supérieur, et l’ombrelle que requérait la circonstance, un dimanche! Avec envols de toutes les ineffables plumes du Bon Exemple, de la Force de Volonté, de l’honnête Modestie, du Renoncement au Monde et à ses Pompes. Certains innocents poils follets enjolivaient les mâchoires de la Vertu, dont les yeux brillaient en revanche d’une lueur démoniaque, qui glaçait le sang dans les veines des vélocipédistes les plus hargneux, des chauffards les plus je-m’en-foutistes: quand ces yeux fulguraient, tous les taxis ralentissaient.

Gigi, resté seul à la maison, attendait, dans la gloire de ses dix-neuf ans, l’avènement de l’éducation rationnelle de la jeunesse d’après les conceptions éthiques modernes que l’oncle lui avait fait promettre pour deux heures: et qui devait le guérir de tout mal. Car dès que le livre arriverait, il se proposait de foncer chez Paolo et de se précipiter avec lui au stade de San Siro: l’équipe de l’Ambrosienne, cette fois, était en forme.

En attendant, il gardait l’austérité comtale de la maison, mais sentait, dans ces vestibules et auprès de cette machine à coudre, qu’avoir dix-neuf ans dans les veines est un mal incurable.

Le printemps répandait marguerites et narcisses là où les poètes ont coutume de les semer si opportunément et, depuis les vieilles tours, faisait s’élancer des couples d’hirondelles dans les gymkhanas flottants de l’azur, mais à Gigi, il avait réservé le livre de Carcano sur son bureau: pendant que Momo, le chat métaphysique que Luigia avait oublié de faire castrer, s’était échappé du balcon en passant par la corniche, acrobate de la bonne aventure qui cherchait à adoucir dans l’ambiguïté du probable son mal chargé d’espérance.

Sur le bureau, le De Officiis et l’Hamlet prince de Danemark que Giulio Carcano avait soigneusement peigné.

Le printemps endimanché avait déjà complètement peuplé les Jardins de soldats vénitiens et de domestiques énamourées. La petite domestique des Méridionaux, avec un bouquet de primevères sur son corsage pauvre et splendide, aurait laissé son visage s’éclairer d’un bref sourire, vif éclair!, pour la grande joie d’un artilleur à la grammaire incertaine. Ensuite elle aurait baissé les yeux, et lui, presque tremblant, lui aurait offert une bague plaquée or.

Au même moment, les femelles des peintres vingtiémistes descendaient de leurs tabourets icosaédraux, fuyaient dans leur nudité vers le frémissant Ouragan, pour se rassasier de mâles bien dignes d’elles. Penella, on pouvait en être certain, mettait allègrement sa technique au service de la petite culotte d’une coquette qui le suppliait de la laisser: mais avant que l’imploration ait eu un quelconque effet, le subligaculum aurait eu l’occasion de révéler sa véritable nature, délicieusement rhétorique.

Gigi reprit son Carcano. La sagesse de Polonius triomphait dans les superbes hendécasyllabes du traducteur. La longue barbe du vieillard oscillait entre le «tiens!» et le «quoi!», et ses yeux exsudaient, outre l’étonnement, une sorte d’ambre semblable à la résine des pruniers. L’étonnement faisait suite au scandale, et le scandale galopait après la vie. Car, si le soleil engendrait des vers dans un chien mort, il pouvait bien aussi, un jour que le vieux n’y prenait pas garde, féconder sa fille.

«Let her not walk i’ the sun! – Ne la laissez pas se promener au soleil!»

Cette étrange réplique du prince, Cicéron ne l’avait pas prévue: mais le prince de Danemark, à en croire les critiques, était devenu fou: et Giulio Carcano lui-même n’avait plus réussi à l’arranger. «Let her not walk i’ the sun! Let her not walk i’ the sun!»


La sonnette retentit et le jeune comte en personne, étant donné l’absence du «personnel», alla ouvrir. Il marchait et agissait avec un style parfait, un léger duvet lui couvrait la lèvre supérieure: il avait six sur dix en latin, en italien, cinq, en mathématiques, trois, mais parfois, soyons justes, même quatre. La grâce de son visage était la plus belle expression de tout ce que peut faire l’éloquence des pères et des maîtres pour modeler une tendre âme d’enfant. L’enfant n’en avait pas moins, malgré tant de soins, atteint tout d’un coup l’âge de dix-neuf ans.

Il crut que c’étaient Domenico et l’éthique qui arrivaient: et, avec l’éthique, la liberté: si bien qu’il pouvait appeler désormais de l’honnête nom d’«impatience» (de voir le match de l’Ambrosienne) la fièvre qu’il avait dans le sang. Cette façon de nommer les choses était parfaitement cohérente avec l’éducation qu’il avait reçue.

Mais quand il ouvrit, ce n’était pas Domenico. Une jeune fille se tenait devant lui, magnifique dans sa joie et son étonnement, même sous le vernis d’un respect plein de réserve, et l’apprêt du protocole.

«Monsieur le comte m’envoie vous remettre ces livres…» dit-elle en le saluant de la tête; puis, continuant de le regarder: «… et vous dire de ne pas vous inquiéter…»

«Entrez!» dit Gigi, du ton du parfait neveu d’un tel comte.

«… Parce que le docteur n’a rien trouvé de grave…»; elle releva une de ses boucles en dévisageant d’un air de soumission le jeune neveu de son maître.

L’odeur de la jeune fille, qui se mêlait, théoriquement, à celle seulement de l’eau de Cologne et d’un soupçon de poudre, avait en un instant triomphé de celle, auguste pourtant, des tapis anciens et de la cire des parquets: et s’était répandue comme une épouvantable nique chatouillant le nez des quatre ancêtres jaunis, vénérables dans la pénombre du vestibule: où, accrochés aux murs, deux à gauche et deux à droite, ils se faisaient ronger chacun par son ver.

Elle était vêtue de son bel habit du dimanche, clair comme les rêves de printemps: mais la tendre robe était disposée sur deux seins si libres dans leur espace qu’ils semblaient un défi vivant à toutes les éthiques du Genre Humain: à tous les devoirs, règlements, admonestations, châtiments: à la Maison d’arrêt elle-même, où Gian Carlo, tourmenté par ses souvenirs, se rongeait les ongles. Mais Jole n’était pas la sœur de cinq frères: et, lorsque la porte fut refermée, elle s’expliqua davantage:

«… Monsieur le comte est alité, mais ce n’est qu’une légère indisposition… (elle ne souhaitait pas évoquer les brocolis, ni l’huile de ricin)… il désire se reposer; c’est ce que le médecin lui a recommandé dès qu’il l’a vu; à la maison il y a la Caterina, mais elle ne se sent pas bien non plus… avec tous ces courants d’air et ces… changements… ces chaud et froid…»

«Il m’a chargée de porter ces livres et ce billet pour madame la comtesse… parce qu’aujourd’hui Domenico est rentré chez lui…»

Sa langue se déliait (dans le devoir de remplir sa mission), se faufilant entre les bornes du cérémonial.

«Ah!» fit Gigi, comme voulant signifier: «Je comprends maintenant»; et il prit à gestes lents les livres ainsi que le billet. D’atroces espérances démolissaient en lui l’atroce liste des devoirs.

«Ce doit être le livre de mon oncle…»; et il voulut ouvrir le paquet.

«Je crois que oui, mon jeune monsieur… Il m’a dit aussi de vous transmettre toutes sortes de vœux…» dit la jeune fille tout sourire, «… même si… ça… ça m’intimidait!» et du coup, elle rougit. Ce que Gigi, qui avait posé les deux livres, ne s’expliquait pas, c’était que la jeune fille n’ait pas eu de gêne à se trouver seule avec lui: mais elle, d’évidence, ne pouvait imaginer que tous les autres étaient partis.

«Eh bien, monsieur, si vous n’avez rien d’autre…»

Il y eut une pause; comme un remous qui faillit engloutir l’événement: l’écume fragile de l’espérance sembla se dissoudre dans l’obscurité, et l’élan des flots être repoussé vers l’océan, ressac hurlant.

Gigi ouvrit un petit tiroir, comme cherchant quelque chose, un crayon, mû par une urgente obligation; il dit: «Attendez un instant!»; s’en alla, plantant là la Jole stupéfaite, revint avec un coupe-papier, lui répéta «attendez un instant!», reprit un des livres, «… asseyez-vous!… je voulais voir quelque chose, là dans le livre…» Mais Jole refusa de s’asseoir. Elle souriait, devinait, pleine d’admiration, en proie à un merveilleux tremblement.

Gigi ne put voir ce sourire, car il coupait les pages avec une sorte d’automatisme tandis que l’absurde emphase de la dédicace lui était passée à travers la tête comme le vol d’une chauve-souris fendant la nuit.

Une seule idée lui parut avoir quelque validité, dans le monde philosophant: retenir Jole! «… éduquer,» lut-il au passage, «signifie élever les jeunes esprits à l’exercice de la vertu tout en concédant au corps les heures nécessaires au repos et aux exercices gymniques…» Chacune de ses veines bouillait, il tremblait presque. Il comprit de quelle vanité étaient, contre le mouvement du monde qui roule, tous les bouchons des devoirs. Oh!… Si Jole s’en allait… «…Tant il est vrai que jusque dans l’antique Rome, dans la grande et très vertueuse Cité…» Des espérances effrénées lui martelaient de l’intérieur les tempes, rouges, et le cœur… «… qui domina le monde par l’héroïsme de sa geste…», Jole était toujours là, toujours, «… était en vigueur l’adage, ou le proverbe, mens sana in corpore sano».

Jole avait baissé la tête doucement, car l’attente, bien sûr, était un devoir; étant donné que le jeune comte était le neveu du comte. Entouré d’odeurs, son sein semblait frémir tant il était immobile. Gigi pensait, cherchait, tout tremblant: «… Aussi, je le répète, prendrons-nous comme point de départ notre grande mère à tous, la Rome antique. Et nous diviserons l’éducation en éducation intellectuelle, morale et physique…» L’éducation ainsi divisée et dépecée par l’oncle Agamènnone ne devait plus le priver de rien… Mais sa maman? Sa maman! Cette pensée inattendue le troubla. Mais sa maman était à Brugnasco!

Il s’en alla de nouveau, posa son coupe-papier, posa le livre; le billet, il l’avait oublié dans l’antichambre. Il revint dans l’antichambre, sans avoir le courage de regarder Jole, comme quand les yeux de sa maman, fixes et gris, le poursuivaient. Mais ensuite, ce qui l’atterrait le plus, c’était de ne pas bien savoir, d’être obligé de craindre, de n’avoir jamais pu, jamais jamais, de n’avoir même pas pu essayer; le fait de savoir seulement par ouï-dire, entre un devoir et l’autre, par la grâce d’un «mauvais camarade». Et maintenant encore, essayer était déjà une faute, et la faute serait suivie du châtiment… la Maison d’arrêt peut-être?… La Jole n’avait pas cinq frères… Mais la loi protège toutes les jeunes filles, même celles qui n’ont pas de frères… Et la Maison d’arrêt est la même pour tout le monde !…

Peut-être était-il un dégénéré… Un Brocchi affligé de «dépravation».

Le miroir, plein d’ombres mélancoliques, lui renvoya l’image lumineuse de son visage: c’était, lui sembla-t-il, le visage d’un beau jeune homme: s’il n’y avait eu ce duvet…

«Oh! miséricorde!» songea-t-il, tandis que Jole, rieuse, le regardait marcher en désespéré, comme s’il cherchait en vain l’annuaire téléphonique: «Il représenterait tant de maux et de hontes, en un monde qui serait vraiment monde! peut-être, pour les exprimer, une seule formule aurait suffi: “Brocchi Luigi, dix-neuf ans”.»

«Comte?» «Oui, comte: ou plutôt, contino.» Et il lui sembla se voir lui-même, dans le monde des lumières justes et des pensées véritables, qui implorait de la miséricorde divine un pardon anticipé, afin de devenir enfin un homme.

La jeune fille, souriante, semblait hésiter.

«… Mais, madame la comtesse?…» risqua-t-elle en regardant vers la porte du vestibule, comme si la haute silhouette noire, immobile, pouvait s’y découper.

«… Maman est à la campagne aujourd’hui…» annonça Gigi, rassuré, en la fixant des yeux…

«… Chez le concierge il n’y avait personne…» ajouta Jole, comme pour justifier son ignorance. Mais Gigi ne se rendit compte que plus tard de la profondeur de cette observation.

Et la vie qui était en elle eut un frémissement où se mêlaient joie et vigueur dévouée.

«… Je vous ai vu très souvent, mon jeune monsieur… via Marco Polo…»

Gigi ne dit rien; un instant seulement ses lèvres parurent vouloir former un mot, mais il y renonça: il semblait trembler: rougit: la jeune fille le trouva merveilleux.

«… Combien de fois je vous ai vu!… via Vettor Pisani aussi!… Je vous ai vu… et même regardé… Et j’essaie toujours de venir ouvrir quand vous venez chez votre oncle… chez monsieur le comte… mais c’est Domenico qui a l’ordre d’aller ouvrir…»

«Alors moi, dans la rue… j’ai essayé de vous revoir… de vous rencontrer, exprès… Je fais le tour tout exprès, par via Flavio Gioia, via Amerigo Vespucci, via Cristoforo Colombo…»

«Et vous…» conclut-elle d’un ton tragique, «vous ne vous souciez pas de moi, et d’ailleurs c’est impossible!… c’est normal…»

«… Pourquoi ?…» demanda Gigi en rougissant encore davantage: «Je suis un homme, moi aussi…» La vérité, enfin!, se faisait entendre avec les mots de la vérité.

«Vous… vous êtes un jeune homme, monsieur!» dit la belle d’un ton un peu moqueur, «… mais un magnifique jeune homme… Vous ne me croyez pas?…»

«Je ne sais pas… je ne m’en suis jamais rendu compte… en tout cas, vous, c’est sûr, vous êtes beaucoup plus jolie que moi…»

L’extraordinaire nouveauté résolument XXe siècle de ces paroles n’empêcha pas les deux jeunes gens de se rapprocher, les yeux dans les yeux, jusqu’à se toucher. Les seins de Jole opposèrent comme une violente promesse au thorax carré de Gigi. Dès lors tous les veto maternels furent vains. Le bras de Gigi, passé à la désespérée derrière les reins de Jole, courba la puissante figure: les bras embaumés de la très douce dame se levèrent, ses mains se rejoignirent derrière le cou du jeune monsieur.

Il n’existe malheureusement pas, dans tous les traités des devoirs, de nomenclature suffisamment analytique pour que s’y trouvent cataloguées pareilles irrégularités: mais les nouveaux soucis que la Jole devait causer aux Brocchi ne s’arrêtèrent pas là. Le souci suprême vint de ce qui va suivre.

Des baisers ardents s’imprimèrent sur la bouche du jeune homme, et les doigts de la jeune fille, tels deux peignes démoniaques, s’insinuèrent dans l’épaisseur de ses cheveux, mettant en fuite toute pensée chaste et serrant cette tête de plus en plus fort. Ses seins s’offraient à l’étreinte virile comme des objets merveilleusement réels dans le monde des bons conseils.

«… Monsieur, non, non…» disait-elle, «… pas ici, nous ne pouvons pas…»

Gigi, la tenant du bras gauche, referma rudement la porte à clé. La tenant toujours, il l’entraîna comme une trop douce proie vers l’endroit où l’amour pouvait devenir plus plein et plus vrai.

[1931-1952]
original title: San Giorgio in casa Brocchi

Notes

1. Ou tout au moins de quelque officier de l’état civil.

2. De Officis, 1-42 : «… Sordidi etiam putandi, qui mercantur a mercatoribus, quod statim vendant…», soit les détaillants, les boutiquiers. Et ainsi de suite, tout au long du paragraphe: «Cetarii, lanii, coqui, fartores, piscatores»: rôtisseurs, charcutiers, poissonniers.

* Les expressions suivies d’un astérisque sont en français dans le texte (ou empruntées au français). (N.d.T.)

i. Renzo Tramaglino et Lucia Mondella sont les héros du célèbre roman d’Alessandro Manzoni, Les Fiancés. (N.d.T.)

ii. Quotidien milanais lu par la bourgeoisie conservatrice. (N.d.T.)

iii. Comme l’indique Gadda lui-même dans une note à la première version de la nouvelle, parue dans Solaria, a. IV, n. 6, juin 1931 : «via Margutta, à Rome, est la rue des peintres et des modeleurs ». (N.d.T.)

iv. Cf. la note de Gadda in Solaria, cit.: «fojetta, en dialecte romain, désigne un demi-litre de vin». (N.d.T.)

Published by The Edinburgh Journal of Gadda Studies (EJGS)

ISSN 1476-9859

© 2002-2024 by Marina Fratnik & EJGS. Revised version. First published in Des accouplements bien réglés. Translated by F. Dupuigrenet Desroussilles & M. Fratnik (Paris: éditions du Seuil, 1989), 13-77.
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