EJGS Supplement no. 5, EJGS 5/2007
Archivio Manzotti – Le ragioni del dolore

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Le détail et l’ensemble: Gadda et la traduction

Giovanni Clerico

«Tradotte in lingua povera» (VM SGF I 546), les divagations suivantes proposent une approche anecdotique de la complexité et des difficultés gaddiennes, illustrées par des cas plus ou moins épineux (I). Puis se présentent des situations où l’on voit l’auteur recourir au mot «tradurre» et sacrifier à cette pratique (II). Nous rappelons ensuite les jugements que l’écrivain-traducteur, mué en essayiste, a pu porter sur quelques-uns de ses confrères (III). Là-dessus, nous dressons une liste des œuvres de Gadda parues en français, commentons la réflexion pionnière et isolée d’un universitaire regretté sur la première œuvre traduite en France de notre Lombard romanisé, pour en venir par le menu aux problèmes qu’a rencontrés notre propre labeur (IV). Un vécu, voire une expérience qui nous convie à céder derechef à la facilité de la confidence (V). Nous poursuivons par l’analyse de nombreux points qui mériteraient, à nos yeux, un traitement différent dans la dernière traduction parue, septembre 1992, d’une œuvre de Gadda (VI). Et nous concluons sur un bref aperçu de l’accueil réservé par la critique parisienne à cette version francaise de La meccanica (VII).

I. Broutilles préliminaires

I.1. Gàdda-Gadà. Gadda n’est plus. Mais il nous hante, avec ses certitudes un rien péremptoires («Est quod est», M RR II 467; «verità è verità», CdU RR I 162; «così e non altramente», EP SGF II 220) ou ses roublardises («Se avessi un tantino di giudizio, mi dovrei davvero preparare a […] quel silenzio, che farà la migliore delle opere»; «lo credo nelle diatribe estetiche: anzitutto perché vivo a Firenze, e in secondo luogo… “perché non ci capisco nulla”»; «Dirimpetto alla qual sublimazione, il mio istinto un po’ vecchiotto rimane… un po’ perplesso», VM SGF I 511, 594, 622). Avec ses jubilations ou ses accablements, ses forces ou ses faiblesses, sa macaronée ou sa mélancolie, ses langues littéraires et ses langues usuelles, bref avec ses contrastes ou des contradictions qu’étale la dichotomie du titre de maintes méditations (… il dire e il fare, Psicanalisi e letteratura, Tecnica e poesia, I viaggi la morte) mais que peuvent nuancer des petits points (Fatto personale… o quasi). Le même homme qui, en 1936, prêche que «è bene rimettere alle parole e alle favole un mandato provvisorio e, direi, una limitata procura» (VM SGF I 454) et qui, en 1961, ne voit encore dans le voeu d’un «italiano medio corrente» qu’une généreuse utopie (SD SGF I 1190), recourt plaisamment au français pour dire et redire entretemps – mais à propos de l’habitat urbain – qu’«Il n’y a rien de plus définitif que le provisoire» (MdI SGF I 90 et SD SGF I 1132). Aussi bien, la formule pourrait s’appliquer à Gadda écrivain: avec son sens particulier de l’architecture des phrases, l’homme une fois mort, il ne reste plus à la postérité qu’à lui faire des concessions à perpétuité, en se penchant pieusement sur ses inachèvements définitifs.

«Ci è rimasta la prosa […] Ci è rimasto il libro» nous dit-il de la Bible, sans majuscule, à propos de Pierre, son importateur anonyme, au terme de sa réponse à une Inchiesta tra gli scrittori laureati (SD SGF I 815). De Gadda lui-même, cette fois-ci auteur, et dont on connaît mieux la vie, malgré ses cachotteries, et les humeurs, en dépit de ses sermons antinarcissiques, il ne nous reste que les papiers. Fables ou livres sur lesquels

E’ critichi v’aranno civo esquisitissimo […] E dove queglino a inquisir si faccino li mutamenti, ch’eglino dican «varianti», ciò è ’l cangiare del modo, o del vocabulo, o l’omessioni o l’adiunte, o paroluzze, paroline, parolacce, di un cotal mutare dell’ordini dello dittato mio per me fatto e’ n’aranno disputare e stampare li mille secoli…» (Nota bibliografica, PLF SGF II 78).

Fables et livres sur lesquels leurs diffuseurs-propagaddeurs en terres étrangères sont contraints de s’échiner comme sur un corps protéiforme. Les jouissances linguistiques qu’ils retirent, en échange de leurs peines, de ce redoutable corps à corps sont peut-être commensurables, les jours de chance, quand la langue d’arrivée et le tonus intellectuel s’y prêtent, aux menus ou grands plaisirs que le contorsionnisme verbal procurait à Gadda. Mimétique comme il l’était, et sensible aux liaisons sans danger, Gadda eût relevé celle-ci pour y ajouter, selon une ritournelle populaire: tagada, tsoin tsoin. Je songe à l’accueil réservé en Lorraine, à Carlingen avant ’34, par la patronne du Restaurant de la Mine à l’ingénieur quadragénaire: «Bonjour, m’sieur Gadà, puisque c’est vous m’sieur Gadà je suppose… Votre chambre est presque terminée… Si nous aurions su d’avance» (MA SGF I 118). Gadda relève tout, l’oxyton et le solécisme plébéien, en dépit d’une élégance «provenùtale dalla sicurezza espressiva di tutto un popolo». Pour tout le monde, du directeur au gamin («Tais-toi, sale bête! Ne réveille pas m’sieur Gadà!»), Gàdda est promu m’sieur Gadà. N’allons pas réveiller m’sieur Gadà, alors inscrit au Fascio de Metz. Il a, comme tant d’émigrants, le mal du pays («sognavo di Spoléto e di Fièsole») et, devant «la prevalenza di polacchi, di croati, di cechi», devant une fille non allemande qui le gratifie d’un «pitte schön pappagallesco», lui Gadda, peu «international» et «non européen», se prend à citer César et à évoquer la plus connue des fables de La Fontaine: enfin des repères culturels de l’enfance! Et puis cet hommage ramassé, émouvant de passéisme, pour dire son égarement devant l’inattendu dénaturant: «Avrei desiderato Francia la Francia». Rome n’est plus dans Rome.

I.2. Histoires d’O(r). Protéiforme, disais-je, de même que l’on a pu dire labyrinthique, babélique ou caméléonesque. Mais Protée, dieu marin sachant l’avenir, Gaffiot dixit, se dérobait aux consultations par mille métamorphoses; et l’on représentait, Larousse dixit, ce Vieillard de la Mer avec un buste d’homme terminé en queue de poisson, un peu comme cette mulier formosa superne «du poète», qui elle aussi desinit in piscem. Le fait est que Gadda paraissant mettre un malin plaisir à brouiller les pistes et à se voir en l’Obscur Héraclite, requiert de tout critique comme de tout traducteur qu’il se mette à jouer les Commentateurs par antonomase, à savoir les Averroès, ou plus exactement les Feo Averrois à la manière de Dante: et donc les Pheüs Averroÿs à celle de Villon. Mais de la lecture de l’italien «Dott. Feo Averrois» (CdU RR I 115) à celle du français «Dr Pheüs Averroys» (CdU trad.: 9) (1) quelque chose se perd, avec la meilleure volonté du monde. Ni Dante sur «Orfeo», ni Villon sur «Orpheüs» ne pratiquent l’aphérèse; mais Dante fait rimer sans dommage Orfeo et feo, tandis qu’Orpheüs ne saurait s’accommoder de «fist» à la rime. Et l’italien moderne accueille un hypocoristique Feo, là où les bonnes fées du français ne supporteraient pas l’homophonie d’un «Phée». Enfin, entre l’abréviation graphique «Dott.» et l’aphérèse qui suit, le lecteur italien a le choix entre une apocope («Dottor Feo») et une élision à l’ancienne («Dott’Orfeo»). Avec le Docteur, fût-il ès lettres, l’équivoque est impossible en français: Heurtebise passe, mais pas le Docte Eurphée. Déperdition forcée, malgré les veillées et les abat-jour.

«Lève donc un peu l’abat-jour» dit Géraldy dans Toi et Moi. Gadda, lui, dans La fidanzata di Elio (CdU RR I 225), se contente de prêter l’oreille à une rengaine des années 30: «Abat-jour, tu che spandi la luce blu… ». Il nous fait grâce du reste. Mais le reste de la sirupeuse goualante, je l’ai entendu l’autre jour (oct. 92), par le plus anachronique des hasards. Une rediffusion radiophonique me roucoula en effet, en France et en italien: «Abat-jour, mentre spandi la luce blu, forse cerchi anche tu chi non c’è più…». On conçoit l’effet de telles rimes sur le cœur d’un gaddologue sénescent. Maîtrisant mon émoi, je griffonnai les paroles puis les comparai à la version retenue par le Maître. Point de doute: ajoutant une rime intérieure, Gadda avait remplacé «mentre» par «tu che». Cette fabulette nous enseigne que, non content d’altérer les classiques, Charles-Emile déformait aussi les chansonnettes. Comme si, un vocatif valant l’autre, Gadda avait emprunté le pronom Tu au Tasse pour le preter à une chanson des rues.

On peut lire en effet dans La meccanica (M RR II 519-20), et sans guillemets, «O magnanimo Alfonso il qual ritogli […] Forse un dì fia che la presaga penna ti faccia fare una crociata a scoppio ritardatissimo». Bel exemple du reste de terminaison en queue de poisson volontaire. Mais pour l’essentiel, on reconnait, cités de mémoire, deux vers de La Gerusalemme liberata (I, 4, vv. 1, 7) précisément dédiée à Alphonse II d’Este: «Tu, magnanimo Alfonso, il qual ritogli […] Forse un dì fia che la presaga penna…». Donc l’interjection «O» à la place du pronom par lequelle Tasse invoque le duc Alphonse, et, littéralement, si l’on s’en tient à Gadda: «O magnanime Alphonse, qui (me) soustrais […] Ma plume un jour peut-être en sa prescience…». Dérouté par cet Alfonso qu’il a dû prendre pour un comparse des plus épisodiques, croyant voir dans le «O» gaddien une conjonction et dans «distogli» un passé simple, un traducteur, apparemment peu familiarisé avec les hendécasyllabes, fait de la plume du Tasse un quelconque instrument: «Ou magnanime, Alfonso, qui reprit […]. Peut-être qu’un jour la plume prévoyante…» (M trad.: 95). D’où il s’ensuit une deuxième fabulette: à savoir qu’un auteur désireux d’être traduit, fût-ce à titre posthume, serait bien avisé de mentionner explicitement ses sources, au lieu de se livrer à un pari stupide en misant sur l’allusion rare, en tablant sur une précieuse complicité avec la crème potentielle de ses lecteurs, ces distingués intermédiaires que sont critiques et traducteurs. Dieu sait pourtant si Gadda était apte à reproduire un dialogue qui pût interpeller ce genre d’interprètes.

I.3. Prose (brillante) et fleur (séchée). Il me souvient de mon allégresse voilà plus d’une dizaine d’années, quand, traduisant alors Il castello di Udine, je tombai dans le dernier chapitre sur la relation de la chamaillerie littéraire qui échauffait trois beaux esprits du train express:

Una voce calda e suasiva, mirabilmente rotonda, (sebbene un poco intasata), veniva su dagli scossoni del treno come il fiore splendido e raro del Poeta […]
«La pagina», era il soggetto; «deve vivere», era il predicato; «in se stessa», era il trionfale complemento di modo, o maniera. Ma una tonitruante voce, (sebbene un poco intasata), pareva il nembo insorto dall’Alpe, a recidere da primavera i fiori e gli steli: «Macché pagina! Vorrei vederla un po’ la tua pagina, tradotta in francese! E allora come vive? Come un fiore secco in un album…»
«Se la pagina raggiunge una posizione espressiva, deve sfociare necessariamente alla sua propria catarsi…»
«Anche tradotta in francese?…»
«La catarsi è fenomeno morale, che trascende l’accidente; quindi… universale… […]». (CdU RR I 266-67)

La conversion de ces lignes en français ne posait pas de problèmes particuliers:

Une voix chaude et persuasive, d’une rondeur sublime (encore qu’un peu bouchée), montait des cahots ferroviaires comme la fleur splendide et rare du Poète […]
«La page», était le sujet; «doit vivre», était le prédicat; «en elle-même», était le triomphal complément, dit de mode, ou de manière. Mais une voix tonitruante (encore qu’un peu bouchée), tel un orage se levant dessus l’Alpe pour faucher fleurs et tiges au printemps, une voix trancha donc: – La page, tu parles! J’aimerais un peu la voir ta page, traduite en français! Hein, comment vit-elle alors? Comme une fleur séchée dans un album…
– Si la page atteint à un niveau expressif, elle débouche nécessairement sur sa propre catharsis…
– Meme traduite en français?
– La catharsis est un phénomène moral, qui transcende l’accident; elle est dès lors… universelle…». (CdU trad.: 222-23)

Le passage, qui mêle langue parlée et débat doctrinal, permettait un rendu presque littéral. Je m’avise après coup que j’ai fait un sort au noble «insorto dall’Alpe» (se levant dessus l’Alpe), et que j’ai un peu gonflé l’ellipse gaddienne («a recidere…») en glissant, pour la commodité du lecteur, une sorte de variante en reprise (une voix trancha donc). Aujourd’hui, j’ajouterais sans doute une note pour signaler que «il Poeta» à «la fleur splendide et rare» doit être le Carducci de Mattinata ou de Ad Annie. A part cela, la simplicité du transport de l’une à l’autre langue fait songer à une autre phrase du Castello: «le bielle tramutavano in impulso l’impulso» (CdU RR I 259), où il s’agit des bielles de la locomotive lancée dans la nuit. Mais l’ingénieur, qui sommeille chez l’écrivain qui ne somnole plus, amène Gadda à préciser (RR I 279 n. 53): «Non bisticcio, ma espressione rigorosa: traducevano l’impulso rettilineo alternativo in impulso rotativo. Tale è la funzione dei manovellismi». Heureux mécanisme de la bielle-manivelle par quoi l’on voit le verbe tramutare se transformer en tradurre, et que l’on rêve de pouvoir appliquer à l’exercice qui nous occupe: d’un «viavài» cisalpin (impulsion rectiligne alternative), on passerait sans crier gare à un «ça roule» français (impulsion rotative). La vie du rail en somme, à l’heure du TGV Paris-Turin.

Pour prendre un exemple d’heureuse correspondance ou de parfaite transmission entre les deux langues, je relèverai encore cette mise au point:

L’unico difetto è questo, secondo me: che la testa di ponte, per suggestione grammaticale e fonètica, induce la testa dello stratega all’idea d’un sol ponte, d’un ponte al singolare. E la suggestione delle parole è tutto, specie dopo due anni di guerra: ma un ponte è troppo poco, anche dopo due anni di guerra. (CdU RR I 149)

Des locutions identiques permettent de reproduire en français la lettre et l’esprit de l’italien:

L’unique défaut, selon moi, tient à ceci: que la tête de pont, du fait d’une suggestion grammaticale et phonétique, induit la tête du stratège à ne concevoir qu’un seul pont, un pont au singulier. Et la force de suggestion des mots a tous pouvoirs, surtout après deux années de guerre. Mais un seul pont, c’est trop peu, même après deux années de guerre. (CdU trad.: 51)

Je dirais même que la «suggestion phonétique» est renforcée en français par un vague écho (tête de pont/tête de con) qui fait retentir mieux encore ce que Gadda piace dans «la testa (di cazzo) dello stratega». Un peu plus loin dans la même page, les choses se compliquent: «La prima cosa che successe fu che il ponte di Caporetto saltò per aria, anzi lo fecero brillare, come si dice nella brillante prosa tecnica». Et cela sera repris en note 4 (RR I 154): «… L’Isonzo in piena. Il ponte arso a Ternova, brillato a Caporetto. Brillato ed arso per mano italiana». «Brillant» rendrait excellemment brillante, mais «briller» est inexploitable au sens de far esplodere. Ce qui amène le traducteur à se creuser la cervelle pour trouver un couple infinitif-adjectif (ancien participe présent si possible) de substituts compatibles en français:

La première chose qui arriva, c’est que le pont de Caporetto sauta en l’air; mieux encore, on le fit péter, ainsi qu’aime à dire la prose technique si pétillante […] L’Isonzo en crue. Le pont: incendié à Ternova, sauté à Caporetto. Sauté et incendié par le soin d’ Italiens.

Je m’avise à la relecture que si j’ai osé employer l’infinitif «péter» (familièrement banal au sens d’exploser) pour anticiper l’étymologie de «pétillante», j’ai préféré me rabattre en note sur le «saltare» précédent, tant l’accent de Gadda y est amer et accusateur. Et puis, l’ancien combattant sarcastique écrit lui-même: «Saltavamo un po’ tutti» (RR I 153).

Les mots ont ici mission de commémorer les sacrifices inutiles, de tenter d’expurger la souffrance de Caporetto et l’humiliation d’y avoir été capturé; et l’on dirait que les seules polémiques qui aient vraiment marqué (meurtri ou mis en joie) Gadda sont liées comme par définition à la Grande Guerre de sa jeunesse (voir les débats entre interventionnistes et neutralistes, et les notes de guerre enfin rassemblées). Des polémiques bien plus vitales même que l’énorme coup de gueule d’Eros e Priapo plus tardif et factice; des polémiques plus ressenties et poignantes, moins distanciées que ces disputes littéraires qui permettent à Gadda de manifester son recul ou d’affecter le détachement. La note 1 à Polemiche e pace est instructive à cet égard:

Le quali polemiche, si penserebbe, il Ns. ne riconosca due classi: le necessarie, poi le eleganti. Della prima classe sono prima e seconda la polemica mangiativa e la generativa o genetica. Delle eleganti, elegantissima è quella fra contenutisti e calligrafi, che tiene occupate da due anni (1931-1933 et ultra) le lettere romane, non dirò le italiane. (RR I 275)

Toutefois l’impression d’ironique légèreté de ces lignes est corrigée à l’époque (5-6-1934) par ce passage d’une lettre à Tecchi:

Nel mio libro [= Il castello di Udine], nell’ultima novella, vi è qualche punta contro i contenutisti, non tanto perché tali, ma per il tono profetico assunto da alcuni, per la loro aggressività, ecc.: «la quidditas profetica», la chiamo in nota. Ma non sono risparmiati neanche i calligrafi, né i critici. Poi è una novella umoristica, moralistica e non dovrebbe essere «prise au tragique»: comunque sia quel che sia. Spero che la polemica sia cosa passata e che un clima di maggiore serenità possa formarsi. Che ognuno lavori senza far troppe lezioni agli altri. (Gadda 1984a: 114)

A côté des autoportraits de Gadda martyr de sa mémoire, survivant aux hostilités, rescapé indigne, on trouve dans cette dernière confidence, à travers les craintes et prudences coutumières, un Gadda soucieux de se tenir à l’écart ou au-dessus de la mêlée littéraire, mais qui n’a pu s’empêcher d’ajouter son grain de sel au débat. Il n’en reste pas moins, quoi qu’il en soit de sa coquetterie ou de ses appréhensions lorsqu’il joue les observateurs par rapport à de moindres polémiques, que Gadda survit en travaillant et en écrivant. La fameuse note 1, qui pourrait relativiser tout discours sur l’art de traduire ou sur la traductibilité, en reléguant ces propos au rang des soucis «élégantissimes», c’est-à-dire des préoccupations subalternes, est démentie du dedans par les paroles que Gadda met dans la bouche des intellectuels en voyage. En ces années-là, Gadda n’en est pas à se faire traduire, il tente seulement de percer localement. Mais ces boutades coïncident avec ses propres interrogations présentes, voire avec des aspirations lointaines: au bout de ses rêves il se sent concerné et, qu’il soit en mesure ou non de contrôler le produit, il interpelle les traducteurs à venir. Aplaties dans l’album, les grâces du style, fleurettes ou fleurons, s’y trouveraient décolorées, éventées. L’image sous-jacente de l’herbier dégrade en lettre morte la fleur des champs coupée de son humus. On voit que la diffusion internationale, aussi tentante qu’elle soit, présente des risques pour l’écrivain de race ou du terroir: s’il meurt à sa langue, comme l’on mourait au monde du temps où l’on était mystique, ne va-t-il pas perdre son identité, se relire en quelque sorte travesti, dégénéré, abâtardi, étiolé?

Et ce, malgré tout le respect que Gadda porte à la langue «merveilleuse» et à la «claire élégance» de «l’inimitable» La Fontaine.

II. Dictionnaires et pratique

I.1. Gallicismes et faux amis. Le français, Gadda ne le confond pas avec l’enseignement, à Rastatt, d’un moustachu au tempérament de Genevois (CdU RR I 168), pontifiant sur le distinguo du bocù et du bocü: des phonèmes que le traducteur s’est résigné à rendre par «beau cou» et «beau Q», tout en se demandant si «beaucoup» et «beau cul» ne feraient pas mieux l’affaire. On sait la familiarité de l’écrivain avec une langue dont il aime saupoudrer ses textes de quelques pincées. Dans ses précieux Cenni lessicali su «Eros e Priapo» (Milano: Istituto Editoriale Cisalpino, 1973), 36, Guido Bezzola dresse une liste de plus d’une cinquantaine de mots français ou d’expressions recueillis dans ce livre: un relevé auquel je joindrais le «vers l’éclat extérieur des idées morales», fragment de je ne sais quelle citation sans italiques ni guillemets (EP SGF II 315), et que Gadda fait précéder de sa propre version: «corsa verso l’addobbo etico». On sait aussi l’intérêt qu’il portait aux dictionnaires français: sa quête puis son acquisition d’un Littré (voir Gadda 1988b: 51-52); on connaît sa fréquentation du Petit Larousse illustré, d’où il extrait, à propos des Souvenirs d’égotisme, une définition abrégée, quitte à retrancher un n à personnalité: «sentiment exagéré de sa personalité»; ses digressions de 1958 sur la «furberia» (Vocabolarietto dell’italiano, SGF I 1151) s’inspirent au départ de l’entrée Fourbir du Dictionnaire étymologique de la langue française de Bloch et Wartburg. Quand il s’esclaffe sur l’italianisation de Fronde en Fronda, car la Fronde n’est pas la «frasca» («“Fronda”! Un errore di traduzione dal francese che ha avuto fortuna. “Fronde”, in francese, manco si sogna di voler dire fronda. Vuol dire “tirasassi”, cioè fionda o frombola: “instrument”, sostiene autorevolmente il lessicografo, “fait d’un morceau de cuir et de deux bouts de corde, avec lequel on lance des pierres ou des balles…”. “Frondeur” è il fromboliere», LdF SGF II 143), Gadda, doctus cum libro autant qu’un universitaire, puise sa science dans un Larousse qui pourrait être celui du XXe siècle (vol. 3, 648). Cela dit, avec la conscience aiguë qu’il devait avoir de ses sentencieux arbitrages et son génie de l’approximation enrichissante, il ne pouvait que redouter l’épreuve de la traduction: en tant qu’homme en déplacement (militaire, litaire, ingénieur ou touriste, le voyageur est toujours à l’écoute, un calepin à la main); en tant qu’écrivain, se piquant de surcroît d’érudition tout en faisant dans l’à peu près; en tant que traducteur, plus ou moins plat ou inspiré; en tant que censeur plus ou moins exigeant des traductions d’autrui.

Gadda est le premier à railler son insuffisance d’écrivain-transcripteur lorsqu’il fait monologuer en italien Pasquale Lo Jodice (M RR II 566): «Tre giorni dopo, sebbene conoscesse gli umori delle sfere superne, monologò: “Coraggio, Pascà! Non disperare” (Lui era molto più brioso che questa traduzione slavata)». La «traduction délavée» est l’aveu d’une relative impuissance à restituer la vigoureuse coloration du parler méridional; impuissance toute provisoire puisque de rudes «rottinbuli» vont survenir en guise de compensation.

Dans Tirreno in crociera (CdU RR I 185), à travers une anecdote cosmopolite, Gadda relate comment il contourne, grâce à la complicité de la marine italienne, l’écueil de sa propre ignorance devant l’insatiable curiosité d’un touriste allemand:

Un passeggero tedesco mi chiese invece come si chiamava una certa isoletta: gli risposi che si chiamava Giannutri: allora mi chiese come si chiamava un certo altro scoglio: guardingo, ne dimandai all’ufficiale di coperta: l’ufficiale di coperta, con senso di perfetta ironia, ne dimandò a un laborioso mozzo, impegnato a lucidare il telaio d’ottone, già lucidissimo, d’un finestrino del ponte. E il marinaio ci illuminò tutti, affermando che quello scoglio «a l’è uno scògio». Tradussi lo scoglio nella lingua delle persone precise e il dabben tedesco fu contento come una pasqua.

Faute d’un toponyme exact, et moyennant un passage par la voie hiérarchique qui n’aboutit qu’à la nature des choses redites à la génoise, Gadda se rabat sur une appellation générale dans un allemand qui satisfait apparemment l’Allemand. Il restait au traducteur, en imitant l’accent marseillais, à trouver l’équivalence d’une pirouette moins répétitive:

… Et le matelot nous illumina tous, en déclarant que cet écueil en était un, «avè l’assent en plusse». Je traduisis cet «écueil» dans la langue de ces gens précis, et notre benêt d’Allemand fut heureux comme un pape. (CdU trad.: 102)

Ce n’est pas un des moindres paradoxes apparents de Gadda, glaneur plurilingue de divers dialectes péninsulaires (en tous sens, dans toutes les couches et de tous ages), picoreur de citations étrangères ou grappilleur de locutions françaises, que de le voir, face à un public italien, subodorer et dénoncer l’emprunt ou le gallicisme, plaisamment chez lui, plus durement chez les autres. Ainsi, dans Una mostra di Ensor (VM SGF I 593: «Osservandolo, in questa mostra, ho un po’ smarrito le nozioni sacrosante, che d’altronde mi hanno sempre intrigato, scusate il francesismo, abbacinato, dirottato»), nous retrouvons Gadda sur les positions puristes de Aldo Gabrielli, Dizionario linguistico moderno (Milano: Mondadori, 1956) qui juge impropre l’usage du verbe «intrigare, nella manièra del fr. intriguer, col sign. di imbarazzare, impensierire, méttere in pensièro, rènder perplèsso». On excusera Gadda d’autant plus volontiers que ses ajouts (abbacinato, dirottato), loin de corriger le tir lexical pour le préciser, le dispersent en pomme d’arrosoir: souvenir de la 470a Compagnia Mitragliatrici?

La cible peut être le snobisme. On se souvient dans Sabbia di Tripoli d’une discussion entre dames sur le thème «di che colore è la sabbia: mi pare abbiano concluso per il beige», et de la note 37 où la moquerie devient satire: «Questo aggettivo francese piace enormemente alle donne e agli uomini ingentiliti: il poter affermare che un qualche cosa è “beige” gli procura una soddisfazione incredibile, sebbene lo dicano con tanta naturalezza» (CdU RR I 198, 214). Troublé par l’étymologie et le chromatisme d’un «beige» insaisissable, Gabrielli lui, pour une fois, hésite entre d’une part le tortora, le nocciola ou l’avana clair, et d’autre part le falbo, le lionato et meme le fulvo.

Ailleurs et plus tard, en 1952 (PLF SGF II 70-71), c’est le titre de la revue milanaise Corrente (di Vita Giovanile, 1938) qui fournit à Gadda l’occasion de manifester de l’humeur contre la mode ambiante, dût-il la partager à sa manière:

… uno foglio che davano allora a Melano ch’aviano titulato «Corrente», igualmente il Courant […]. Lo titulo non era per piacermi, sì come un vocabulo ch’era suto imitato e direste augnato a’ franzesi, quali fannosi inventori delli modi, e vocabuli, e’ litterati nostri, di Francia tirandoli, s’avisano averne grande lauda e insignia allora che null’altra invenzione fatt’hanno che voltar di là in qua, e bene spesso, quando voltano, gli è pur cane per pane.

Un peu comme Napoléon («Mi spiace ricordarlo, era lui pure un italiano») qui, s’emparant des «codici» élaborés par le Directoire, «li tradusse da Repubblica a Monarchia» (SD SGF I 1016). En fait, la suite de la Nota bibliografica nous prouve, au fil de l’eau et de la plume, que l’image du «courant» réveille un souvenir de guerre nauséeusement tenace, celui des flots de l’Isonzo charriant des charognes. Je dus exhumer, pour ressusciter ce texte, d’autres cadavres, des paroles mortes ou des formes défuntes; en allégeant plutôt qu’en aggravant les archaïsmes dont la surconsommation pourrait être indigeste:

… un papier qu’alors on tirait à Mélan, papier intitulé «Corrente», autrement dict «Courant» […] Ce titre n’estoit point fait pour me plaire, en tant que vocable imité et comme raflé, dirait-on, aux Françoys, lesquels se font inventeurs des façons et vocables; et nos lettrés, en les puisant en France, se l’imputent a grand éloge ou gloire insigne, alors que leur invention se réduit tout bonnement à translater de là en çà, et que bien souvent, lorsqu’ ils translatent, ils vous changent un pain en chien. (Note bibl. trad.: II)

Bref, Gadda redoute ici que l’emprunt, l’italien décalquant le français, n’entraîne sinon un nouveau sens du moins un retour sur l’un de ses traumatismes. Je fus soulagé pour ma part de pouvoir retomber sur mes pieds et les siens: la paronomase cane per pane, variante du vieil aphorisme traduttore traditore, était mot à mot convertible.

Le francisant fustigé dans la fable 160 (PLF SGF II 51) eut moins de chance: «Un francesista, avendo a tradurre “ça me soulève le cœur”, tradusse: questo mi solleva il cuore». Le spécialiste en question, illustre (?) victime d’une similitude puis du satiriste, a pris le soulèvement du cœur [= voltastomaco] pour un soulagement [= sollievo]. Un «bon Allemand» (SGF II 50), aspirant celui-là à traduire l’une des Odes «barbares» de Carducci, Alla regina d’Italia, se demande si le premier mot, «Onde» («| venisti?»), ne pourrait être rendu par «Wellen». Il réagit aussi candidement («Ach so!») que son compatriote en croisière, malgré une réponse consciemment hypocondriaque. On retrouve le même type de bourde, véridique ou simple blague, non point promue fable mais tout de même légendaire, digne d’un sottisier, dans Il latino nel sangue de 1959 (SD SGF I 1154). Après y avoir, du coq à l’âne, passé en revue quelques pièges ou quelques évolutions sémantiques («blakboulé… ferro embouti… ferro imbottito… forge… fabrica… fèvre… forgeron… lieu d’aisance… luogo di comodo… gabinetto di decenza… el còmod… la seggetta… chaise percée»), Gadda livre la graveleuse interprétation anonyme du 1er alexandrin de la strophe cinq du Bateau ivre («Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures»):

La chair des pommes sures (dal tedesco sauer = acido) è la polpa delle mele agre, magari perché acerbe (Rimbaud – Le Bateau ivre): fulmineamente tradotta, dopo il prestito di una e muta, per «la cattedra delle mele sicure»; si pensa subito, infatti, a due mele al sicuro sul cadregone.

Association d’idée ou hypothèse de travail d’autant plus vraisemblable que Gadda, esprit farce et même potache à ses heures, passe phoniquement de la chaise (percée) au cadregone par le biais sonore d’une chair perçue comme une chaire.

II.2. De faux espoirs en démesure. Si, changeant de chaire, on se tourne vers celles où Gadda prit place pour traduire, on n’est pas à l’abri de quelques surprises. Comment ce poète en prose – dans ses temps forts, et quel que fût le genre, comique ou lyrique – traduisait-il, et quoi? Se posait-il déjà quelques-unes des questions qui figurent au calendrier des Xes Rencontres internationales de poésie à Royaumont (décembre 92)?: «Seuls des poètes sont-ils à même de traduire d’autres poètes?… Existe-t-il des traductions définitives? La traduction est-elle une école de lecture et d’écriture? Peut-on imaginer qu’une traduction en français puisse être une contribution à la littérature française?»… etc.

En dépit de son intérêt soutenu pour le roman policier, Gadda, me semble-t-il, n’a guère révisé que la traduction d’un seul giallo pour Mondadori en 1931, là où le projet de contrat en prévoyait vingt-quatre. «Probabilmente dei libri gialli non ne farò nulla, troppa fatica, e d’un genere… abbietto» (Gadda 1984b: 100). Carlino cite à la suite de ce billet non daté l’extrait passionnant d’une lettre adressée à Silvio Guarnieri, où il fait plus amplement état de ce travail de révision sur une traduction un peu laborieuse ou poussive («stentatella») et de sa répugnance à poursuivre dans cette voie besogneuse: «Mondadori voleva che io mi impegnassi alla revisione di tutti i libri gialli (24 all’anno). Ma è un lavoro troppo enorme per le mie forze non più fresche. Scarso profitto materiale, soddisfazione credo nessuna. Perciò declinerò l’offerta».

Sept ans plus tard, les Lettere a una Gentile Signora révèlent des tentatives de collaboration entre un Gadda tour à tour très pressant et défaillant et la gentile Lucia Rodocanachi: en matière de traduction (alimentaire) d’ouvrages de vulgarisation scientifique (anglais ou allemands). Je renvoie aux lignes délicieusement cocasses que le «poema eroicomico» des lettres 34 à 71 (1938-39) a inspirées à Giuseppe Pontiggia: la Gentile Signora, «nègre» clandestin, était censée s’acquitter du gros de la tache en «sub-appalto». Ces livres et d’autres, comme The Way of All Flesh de Samuel Butler (dont Gadda attribue la version française à Paul Valéry, puis légitimement à Valery Larbaud sous le titre Ainsi va toute chair, Paris: NRF, 1921), ou bien The Grapes of Wrath de John Steinbeck, échappèrent finalement au couple de traducteurs Gadda-Rodocanachi: les épisodes avortés de la sous-traitance tiennent du roman-feuilleton dans son genre le plus désopilant.

En revanche, une lettre du 12-XI-41 évoque rapidement la remise à Vittorini de deux traductions de l’espagnol (Gadda 1983d: 134): «un Barbadillo e un Quevedo. Mi sono costate parecchia fatica». Il s’agit, pour une anthologie coordonnée par Carlo Bo (Milano: Bompiani, 1941), de Il viaggio di saggezza d’après la Peregrinacion sabia de Salas Barbadillo, et de Il mondo com’è d’après El mundo por de dentro de F. de Quevedo. Contini devait en rendre compte dès 1942 dans la revue zurichoise Trivium (aujourd’hui in Contini 1989: 55-60), et le 16-X-1942 Gadda s’apprête à prendre connaissance «con aletante interesse» de l’article du «Carissimo» critique et ami (Gadda 1983d: 43). Gadda ne pouvait qu’être comblé par un satisfecit exceptionnel qui reconnaissait les vertus «inouïes» d’un exercice de style permis à un «écrivain véritable», seul à oser passer les bornes de la «normalité». De fait, s’émancipant de l’original avec une souveraine désinvolture, Gadda baroquise à cœur joie en hypertrophiant son support.

En février 1943 Gadda dit encore traduire (Gadda 1984b: 149). Il doit s’agir cette fois de La verità sospetta, d’après la Verdad sospechosa de Alarcon. Ces trois versions d’auteurs du Siglo de Oro ont été réunies par Manuela Benuzzi Billeter (Milano: Bompiani, 1977). Nous renvoyons à ses remarques fournies sur la parenté entre la manière «meravigliosa 600» et l’humour caustique de Quevedo, sur le processus d’actualisation (les vers de la Verdad se font prose) et sur l’expressivité du traducteur (suffixation, diversité des registres, tendance parodique). En effet le style parlé n’exclut pas de savantes réminiscences: dès la première page du Viaggio di saggezza, Gadda, alerté par la mention du «filosofo Esopo», intègre de son propre chef le vers «quod arbores loquantur, non tantum ferae» (Phèdre, Fab. Aesop., I, Prol., 6) dont s’inspire Barbadillo: citation, de mémoire, parfaitement adéquate. Il n’est plus question de Belles mais de superbes Infidèles dans cette rencontre entre baroques d’origine et «barocco è il G.!» malgré soi: on n’en attendait pas moins de celui qui ne se présente pas d’autre part comme «un lavoratore normale, uno scrittore equilibrato: e tanto meno uno scrittore su misura» (VM SGF I 440).

II.3. De grisaille en plagiat. En 1951, dans Je meurs de seuf auprès de la fontaine (VM SGF I 522), incipit (qui avait de quoi séduire l’amateur de «Maître corbeau, sur un arbre perché») de la Ballade du concours de Blois, Gadda traduit littéralement, prosaïquement et presque platement deux vers de Charles d’Orléans et surtout une petite centaine d’autres de Villon, empruntés au Dit de la naissance de Marie d’Orléans, au Problème au nom de la Fortune, à la Ballade Villon (celle du concours), à la Requeste à Monseigneur de Bourbon, et au Grant Testament. Traduction honnête, dans la mesure où Gadda s’abstient d’emblée d’entrer en compétition poétique avec Villon, comme si pesait l’interdit d’un principe ou l’instinct sûr d’une mission pour lui-même impossible. La concision d’antan lui en imposant, il se borne à rendre le sens, sauf quand il lui échappe, comme au vers 23 du Problème au nom de la Fortune, lequel lui pose précisément problème. Citons les quatre derniers:

En Egipte Pompee je perdis;
En mer noyé Jason en ung bouillon,
Et une fois Romme et Rommains ardis.
Par mon conseil prens tout en gré, Villon!

Gadda en tire une version respectueusement scolaire et un contresens:

E in Egitto ho fatto tagliar la testa a Pompeo.
E nel mare ho annegato Giasone in un gorgo.
E una volta a Canne, ho sommerso Roma e gli ardimentosi Romani!
Segui il mio consiglio, accetta il tuo destino di buon grado, Villon!

Il décompose les décasyllabes à coups de passé composé: que sont nos mètres devenus? Et si dans sa prosopopée la Fortune se vante bien de tous ces revers, Gadda, qui confond le passé simple de «ardre» avec l’adjectif «hardis» («ardis» = arsi), aggrave son cas dans un bel élan didactique: il insère la bataille de Cannes (-216), alors que Villon pense à l’incendie de Rome (+64). Nous savons que Gadda rend volontiers hommage à Paul Emile, mais il y aurait là aussi matière à fabulette. Le Gadda que j’aime, je ne le retrouve que p. 525, quand, pour dépeindre la cour de Charles d’Orléans, «il Duca-poeta», ou plutôt son état d’âme, il se met à tourner autour du pot: «Il territorio utòpico del suo sogno, il suo ideale ducato, era “ce demaine de Nonchaloir”, cioè quel demanio o dominio o ducato di Noncuranza…». La consonance est évidente avec d’autres rêves. Ou p. 532, quand, face au v. 12 du Testament, il livre la traduction que suggère l’oreille puis celle que dicte l’orthographe: «Non sono il suo cervo né la sua cerva. (Gioco di parole tra servo e cervo: Je ne suis son serf ne sa biece. Con riferimento a Plaisance e ai gusti del prelato)».

A vrai dire, Gadda est moins inspiré devant Villon que par Villon et son étude, à travers un à la manière de, un libre pastiche: Nel ’52 non ho visto… Imitazione (ou Nenia imitata) da Villon (SGF II 896). Complainte burlesque dont l’anaphore «Non ho visto…» contrefait un procédé comparable dans la Ballade des proverbes ou dans celle des Contre-vérités, et qui parait plus précisément prendre le contre-pied de la Ballade des menus propos («Jecongnois mouches en let…»).

Il faut enfin rappeler la part belle faite à la traduction dans la compilation historique que représentent par définition I Luigi di Francia. Giulio Cattaneo a déjà signalé l’attrait de Gadda pour les potins de Cour, son goût pour le petit bout de la lorgnette, son aptitude à rendre étonnamment, au sens fort de stupendamente, les historiographes ou les mémorialistes de l’âge classique, plus fidèlement reproduits que la triade du Siglo de Oro (Cattaneo 1973: 66 et 82). Butinant à tout va, Gadda cite d’abord abondamment ses sources, des plus obscures (un médecin du roi, une «femme de chambre» de la reine) aux plus illustres (caution d’historiens comme Lavisse ou Michelet), puis de moins en moins, puis plus du tout. Je renvoie aux fines et solides remarques de Gianmarco Gaspari (SGF II 959-89), d’ou il me semble ressortir que Gadda, indéniable lecteur de Saint Simon et du cardinal de Retz, impayable colorieur et rajouteur de touches pittoresques, n’en était pas moins suspect de tricherie: soit qu’il cite à comparaître de prestigieux témoins d’époque (ce qui fait toujours plus authentique et savant et précieux) qu’il extrayait d’ouvrages de divulgation beaucoup plus récents et non mentionnés; soit qu’il dissimule à peine son larcin sous quelques retouches en pillant son miel, sans jamais citer la ruche, dans Le siècle de Louis XV de ce Pierre Gaxotte dont je lisais, adolescent, les chroniques dans Le Figaro. Je ne sais si, pour fignoler son travail, le traducteur des Louis de France s’est replongé aux sources, premières ou secondes, de Gadda: comme je me sentis tenu de le faire pour retrouver les termes exacts d’une boutade de Charles de Gaulle («mais rassurez-vous […] un jour je ne manquerai pas de mourir», 4.II.1965) en exergue à Eros e Priapo; ou pour retrouver, quand je traduisais le livret de l’abbé Varesco pour L’Idomeneo (1781), le texte de la tragédie lyrique de Danchet, Idomenée, mise en musique par Campra (1712). Je m’avisai alors qu’en versifiant à la française les cadences de Varesco je retombais sur les rythmes de Danchet: c’est dire si Varesco avait été un fidèle emprunteur.

Je ne mentionne que pour mémoire Un radiodramma per modo di dire, de 1955, d’après le Liederspiel de Zoltàn Kodàly, intitulé Hàry Jàanos (1926): la traduction en fut assurée par Folco Tempesti, tandis que Gadda – mais c’est indicatif de sa verve de réviseur – s’occupait de remanier et d’adapter pour la RAI les parties dialoguées (voir à ce sujet la présentation de Claudio Vela, Milano: Il Saggiatore, 1982). Comment résumer ces impressions partielles sur Gadda traducteur, tantôt exact et moyennement inspiré, tantôt libre adaptateur et dès lors plus génialoïde? De même qu’il a essuyé les critiques de latinistes ou d’hispanistes vétilleux, il ne peut à l’évidence, ponctuellement, que soulever les réserves de francisants tristement pointilleux.

III. Dal fare al dire

III.1. Sentiments mitigés. Réservé, Gadda ne s’est pas privé de l’être lorsqu’il rendit compte du travail de confrères pourtant largement aussi expérimentés et qualifiés que lui dans leur domaine. Son article de 1932, Il Faust tradotto da Manacorda est à cet égard édifiant et s’impose comme un modèle de circonspection. Il rend certes hommage au grand germaniste dont Mondadori vient de publier en deux volumes la traduction et le commentaire du drame de Goethe. Mais autant il loue la culture et la compétence du commentateur, autant l’enthousiasme lui fait défaut devant cette nouvelle version italienne:

Sulla traduzione, e sulle precedenti italiane del Faust, molto, certo, vi sarebbe a dire […]. Tradurre è un mestiere difficile. Tradurre un poeta è impresa, talvolta, da far cascar le braccia. A tradurre certi metri di Goethe, c’è da impazzire sui quinari. Devesi quindi giudicare l’esauriente versione del Manacorda tenendo conto della enorme difficoltà d’una realizzazione artistica da parte del traduttore […]. Molti non amano le traduzioni mètriche, da tanto è difficile ch’esse raggiungano un valore d’arte purchessia: e preferiscono una chiara prosa che, neutrale negli atteggiamenti linguistici, isoli e nitifichi al massimo il pensiero dell’Autore tradotto. Così, pur deferendo alla nobile fatica di Guido Manacorda, devo rilevare che quaternari e quinari, settenarii ed ottonarii, ed endecasillabi assortiti contentano difficilmente il lettore… (SD SGF I 759-64)

Capable de dénoncer par ailleurs le «versiliberismo degli sgrammaticati», Gadda dissuaderait volontiers les traducteurs de se soumettre à une discipline métrique: la course du siècle lui a assuré des émules fort médiatisés. Du moins faut-il lui reconnaître une parfaite cohérence entre ce précepte (le conseil de ne pas se soumettre à une contrainte controproducente) et la manière dont lui-même ne reproduit pas la forme de Villon. De crainte de «devenir fou», Gadda a «baissé les bras» d’avance. La suite de son propos balance entre la distribution de la louange et d’un blâme feutré: le progrès de l’interprétation étant supérieur au progrès stylistique, la version en prose étant plus heureuse que les passages versifiés, les «grâces fleuries de nos chers toscanismes» ne correspondant pas forcément aux sautes tonales du texte goethéen, les «piccole mende» faisant pendant au si «arduo e valido contesto», et les «pecche ritardatrici» ne devant pas compromettre le succès du «contributo notevolissimo». Bref, un chef-d’œuvre de rosserie pondérée, qui se conclut pratiquement sur l’admirable équilibre «Più che nei dettagli si deve considerarla nel suo insieme». Cet article parut dans La Nazione en 1932. L’année même où Carlo Emilio écrivait à Venturino au sujet de Gadda contro Gadda:«Vorrei appunto imbarcarmi in questo genere di critica strafottente e pacchiana, denunciare piuttosto le manchevolezze dell’attuazione artistica che far lezioni di estetica a ogni pie’ sospinto […] quindi evadere un po’ nella variazione e nel libellismo, sfiorare la stroncatura, limonare col buonumore» (Gadda 1983b: 110). Grisante étroitesse de ce chemin de crête.

Parmi ceux des traducteurs nommément visés se trouve aussi dans Rappresentare la «Celestina»?, de 1945, un talent déjà confirmé: Corrado Alvaro. Il est divertissant de voir Gadda lui suggérer, du haut d’une tribune du Mondo de Florence, de «sfrondare la lungaggine del testo e stringere in più raccolto gomitolo (in più sobrie architetture) quella matassa di andirivieni e di visite […] sfrondare la tragicommedia di troppa sentenziosità…», voire d’«estrarre la gemma del dramma […] dal castone storico e avvalorame una Celestina ammodernata…». D’autant qu’il préconise de «ridurre la trascrizione a un italiano parlato, e ai modi espediti del teatro nostro […]. La trascrizione per la scena dovrebbe appoggiarsi a un ben definito tipo di parlata corrente […]. Vedrei divertendomi una Celestina molisana, o molisano-romanesca» (VM SGF I 534). Dès lors, l’hommage rendu au travail de Corrado Alvaro («… è fatica delle più nobili, delle più utili: ci consente una lettura delle più felici: fedele al testo, non è sufficientemente articolata da regger la scena») semble relever, malgré ses trois superlatifs, d’une politesse toute philologique. Indépendamment du bien-fondé de ce souci d’adaptation théâtrale, il est en soi piquant de voir Gadda prôner sobriété, resserrement, élagage.

En juin 1945, un court article («Lady Cathleen», SD SGF I 896) sur une pièce en vers, The Countess Cathleen de Yeats, donne l’occasion à Gadda de rappeler dès le premier paragraphe le rôle pionnier d’un autre Lombard, également amateur de Dossi, et dont Gadda fut l’obligé: Carlo Linati. Après avoir signalé l’existence de la collection milanaise «Teatro moderno», il poursuit: «Vi appaiono lavori di Yeats e di Synge tradotti da Carlo Linati, che dedicò all’opera dei due irlandesi un’intelligente simpatia e le più felici fatiche, anticipandone al 1916-1918 la conoscenza in lingua nostra». C’est bref, flatteur et bien senti. Mais décidément, même avec les amis, quand ils sont traducteurs, le leitmotiv fatica, substantif herculéen, est le seul qui s’impose.

III.2. De l’éreintement expéditif. S’agissant non plus d’un drame du début du XVIe espagnol ou de la fin du XIXe irlandais, mais soit d’un traducteur de moindre calibre, soit d’un texte contemporain, tel que l’ouvrage autobiographique Die Welt von gestern de Stefan Zweig, 1944, Gadda, qui se sent peut-être les coudées plus franches, achève le malheureux traducteur avant même de rendre compte du livre (Il mondo di ieri, VM SGF I 595 n. 1 et unique): «Qualche “lapsus calami” poteva esserci risparmiato, con più stretta aderenza al “testo originale”». Et notre puriste de relever aussitôt trois gallicismes, comme si le traducteur, n’écrivant même pas un italien idiomatique, travaillait de surcroît sur une version française de l’ouvrage. Pour faire bonne mesure, il signale que Giorgio Picconi place en Thuringe la sépulture de Léonard de Vinci, au lieu de la laisser en Touraine: «italiano Turena con una n sola» ajout-il d’ailleurs très correctement contre l’avis de certains dictionnaires et pour éviter peut-être toute confusion avec le vicomte de Turenne. Coup double donc que de tancer le traducteur et d’égratigner au passage l’orthographe abusive de quelque encyclopédie.

Gadda est admirable en vengeur de la Touraine = Turena et non point Thuringe, mais son juste grief me remémore qu’il confond lui-même à deux reprises dans Eros e Priapo (SGF II 250-51 et 289) les Germains et les Francs, puis Mayence (Concile de 813) et Mâcon (Concile de 585). Et tout cela du fait d’une méprise sur «Mâcon», qui peut induire en erreur un œil italien distrait et faire songer à «Magonza», donc à Mainz et à la Germanie, plutôt qu’à la Saône des Mérovingiens. Concédons-lui qu’il s’avançait avec une prudence et des précautions que je souligne: «questa psiche di cui i Dottori di non so quale Concillo regionale, direi il Concilio di Magonza del 589 (!!) disputarono se esistesse o no».

III.3. Sentiments distingués. Renonçant à secourir davantage le confrère étrillé par Gadda pour s’être – ce qui ne manque pas de saveur – distrait du «texte original», j’en viens aux propos plus léchés et cérémonieux tenus lors d’un discours: celui prononcé lors de la remise du prix 1949 Le Grazie à Alessandro Parronchi (Conforti della poesia, SD SGF I 959). Tout en passant par ce que Foscolo attend de la femme («compostezza di celestiali atteggiamenti in salotto, e sacerdotale perizia e liturgica disinvoltura nei riti d’Artèmide»), ou par la ponctuation de la poésie à travers les âges pour en arriver aux «giocherelli tipografici del testé defunto futurismo» ainsi qu’aux «libere scemenze del non ahimè defunto versiliberismo degli sgrammaticati», Gadda fait du discours de circonstance, genre civilement compassé, un joyau d’une irrésistible drôlerie. Après avoir félicité pour ses traductions Leone Traverso, l’un des candidats pressentis («Traverso ha dedicato le sue migliori energie a rendere in italiano gli stranieri»), et avant que de s’étendre sur les premiers recueils de Parronchi (I giorni sensibili, I visi, Un’attesa), il complimente également son cadet de vingt ans pour ses traductions «di poesia francese» (Guérin, Nerval, Mallarmé, Rimbaud) et finit par lâcher des mots, policés et pesés, où je sens comme l’expression d’une envie devant un sens de l’humble rigueur, voire du sacrifice verbal, dont lui-même n’est pas précisément friand dans le cadre de cet exercice:

non escluderei che la disciplina del traduttore, del lettore, di Mallarmé o di Guérin, lo avesse confortato e, più che confortato, costretto alla severa e scarnificante rinuncia: sfrondare un testo poetico fino agli enunciati elementari è un po’ l’autopunizione di Scévola, se si ha riguardo al meccanismo psicologico di ogni scrittura, al respiro di un’anima.

On sent une réaction d’horreur à l’idée que puissent être servilement comprimées ses bouffissures à soi par le corset d’un autre; comme un aveu de la répugnance de Gadda à se mutiler ou du moins à se rogner les ailes s’il lui fallait remplir cet office.

En tout cas, l’âge venant, ou bien face au public ou aux intéressés, Gadda, de sévère qu’il a pu être, se montre un juge bienveillant. A la fin de 1952, pour Madre Coraggio/Mutter Courage, c’est à peine s’il se prononce: «I due bellissimi volumi Einaudi curati da Emilio Castellani e Renata Mertens, con larga scelta delle opere teatrali e dei saggi e delle note di Brecht, potranno informare il lettore» (La vivandiera…, SD SGF I 1031).

Pour Le Tre Sorelle de Tchekhov, Gadda qui, d’entrée de jeu, ne tarit pas d’éloges devant la réussite de la Compagnia Stabile di Roma («Una meticolosa, appassionata fatica, una lettura straordinariamente penetrante, cioè straordinariamente esatta, del testo, hanno ottenuto a Luchino Visconti e alla sua Stabile di presentare Tre Sorelle in edizione chiarificatrice, vale a dire assai prossima a quello che possiamo credere il significato vero dell’opera e lo spirito, che il suo geniale creatore aveva inteso implicarvi, perché la scena li liberasse»), se montre en fait d’une impénétrable sobriété sur la traduction elle-même: «Dei lavori scenici di Cecov, dopo un volume di Vallecchi, abbiamo la raccolta completa edita da Sansoni, Firenze, 1950: traduzione italiana dagli originali e saggio introduttivo di Carlo Grabher» (SD SGF I 1051-057). Mais il cite une phrase de l’essai de Grabher qui disait comment un naturalisme spiritualisé visait à obtenir «quella particolare “fusione” dell’atmosfera psicologica e spirituale che in Cecov ha un particolare valore». Et comme pour particulariser mieux encore la spécificité de cette fusione à la russe, il recourt à l’instrument exotique qui lui est le plus familier: «Fusione, cioè il fondu, il flou dei francesi». Là où Aldo Gabrielli (Gabrielli 1956) propose dissolvenza in chiusura et sfumatura, Gadda, pour le plaisir de l’allitération et par goût des «doppioni» et «triploni» (VM SGF I 490), appelle les mots «fondu» et «flou» à la rescousse du charme slave.

Ainsi, sous la plume de Gadda essayiste (Per un barbiere, VlC SGF I 381), on peut lire à propos de Marie Leszczynska: «Toujours coucher! Toujours accoucher! […] involtata ne’ suoi fichus, dans ses fanfreluches douillettes»; et le voilà qui passe à Louis XV: «maritiello in parrucca e ciprie, per conto suo così svelto a découcher…». Il reste à l’affût du mot ou du trait d’esprit en français. Sans remonter à l’homme aux cinq manières de 1924, le contraste est saisissant entre les enchantements de ce Gadda-ci et celui, contemporain (1953), des consignes impérieuses qu’il dicte dans les Norme per la redazione di un testo radiofonico:

astenersi da parole o da locuzioni straniere quando se ne possa praticare l’equivalente italiano […]. Inibirsi la civetteria del dare per comunemente noto quello che noto comunemente non è […]. Evitare […] i vocaboli antiquati […] di uso esclusivamente regionale […] i modi e i vocaboli, talora arbitrariamente introdotti nella pagina, della supercultura (p.e. della supercritica), del preziosismo e dello snobismo, etc. (SD SGF I 1086)

Rédaction ou Réaction? L’opuscule anonyme et normatif de 1953, destiné qu’il était aux collaborateurs de la RAI, et donc à usage interne, dut en faire s’étrangler plus d’un, si l’on eut vent de sa provenance: celle d’un gabarit excentrique, naturellement hors normes. A la limite, ce règlement ou ces mises en garde tyranniques relèvent de l’automédication.

Pour revenir à Gadda, placé là encore devant le fait accompli du spectacle, nous le retrouvons, fin 52, pour une dernière chronique. A l’issue de la représentation de «Amleto» al teatro Valle, il note (VM SGF I 547): «La traduzione fedele e pressoché integra dello Squarzina ha contribuito con la sua nobile fluidezza, al successo». Compliment sans mélange qui, en fin d’article, fait écho à la fanfare prétriomphale des deux premières lignes: «Impersonato da Vittorio Gassman e da Luigi Squarzina, il Teatro d’Arte Italiano ha iniziato la sua vita con l’Amleto». Sans que cette remarque attente en quoi que ce soit aux mérites de Squarzina, j’observe que Gadda, enclin à une clémence relativement nouvelle, ne prend plus la traduction pour cible privilégiée. Par bonheur, Ophélie était là et Gadda l’encadre impitoyablement:

l’oca celestiale, martire cioè testimone imbambolato della sua stessa stupidità […] innocenza istupidita dall’educandato […] ancor prima d’impazzire è già scema per conto suo […] bambina di cinque anni […] fiore-polpetta nella fioritura di pubertà… (SGF I 545)

Rassurant portrait: le peintre de l’âme est encore en forme.

IV. Du général au particulier

IV.1. Une liste. Gadda était déjà septuagénaire lorsque sortit en France L’affreux pastis de la rue des Merles. Je ne sais s’il en fut ému, flatté, s’il se reconnut, se trouva ressemblant dans ce miroir-là, s’il avait encore pour lui-même des critères aussi actualisants que pour d’autres auteurs. J’ignore le degré d’émoussement de son sens critique, tout comme les progrès en 63 de l’indifférence ou de la lassitude en lui. Quoi qu’il en soit au fond, le directeur de collection, après avoir dit grand bien du traducteur du Pasticciaccio, put se prévaloir en ces termes de la caution de l’auteur: «Louis Bonalumi a réussi au-delà de tout ce qu’on pouvait attendre. Mais il ne m’appartient d’en rien dire: bien davantage importe l’entière approbation qui lui a été donnée par Gadda». (Préface de Fr. Wahl à L’affreux pastis…: 10). Il se trouva pourtant un esprit grincheux pour ne pas succomber à cet argument d’autorité.

Mais je préfère avant de le retrouver dresser une liste des oeuvres de Gadda traduites en français à ce jour: pour la plupart avant l’établissement d’une édition critique italienne, ce qui ne facilitait guère le labeur des tâcherons. Quoi que l’on puisse penser dans le détail des performances qualitatives des uns et des autres, à la manière d’un tableau d’honneur et d’horreurs confondus, cette vision d’ensemble chronologique (les traductions étant énumérées dans leur ordre de parution en France) rend compte des risques pris par les éditeurs autant qu’elle salue les efforts individuels ou collectifs, fragmentaires ou complets, de celles et ceux qui ont osé restituer les clartés ou élucider les obscurités de notre auteur.

* * *

L’incendie de la via Keplero, L’Arc, été 1962, trad. Michel Thurlotte.

L’Affreux Pastis de la rue des Merles, Seuil, 1963; rééd. «Points Roman», 1983, trad. Louis Bonalumi.

La connaissance de la douleur, Seuil, 1974; rééd. «Points Roman», 1987, trad. Louis Bonalumi et François Wahl.

Divagations et pagaille, Les Lettres Nouvelles, déc. 1976, trad. Thierry-Olivier Séchan.

Il faut d’abord être coupable, Change, mars 1980, Thierry-Olivier Séchan.

Risotto à la milanaise, Cahiers de l’Energumène, 1982, trad. François Dupuigrenet-Desroussilles.

Le château d’Udine, suivi de Enquête auprès des écrivains primés, Grasset, 1982; rééd. «Les Cahiers Rouges», 1991, trad. Giovanni Clerico.

Novella Seconda, Christian Bourgois, 1987, trad. Giovanni Joppolo, Annette Luciani, Thierry-Olivier Séchan.

Libelle (29-11-38), suivi de Notre maison se transforme…, Christian Bourgois, L’ennemi 1987, trad. Gérard-Georges Lemaire.

L’Adalgisa. Croquis milanais, Seuil, 1987, trad. Jean-Paul Manganaro.

Lettres à Gianfranco Contini, Quai Voltaire, 1988, trad. Soula Aghion.

Des accouplements bien réglés, Seuil, 1989, trad. François Dupuigrenet-Desroussilles et Marina Fratnik.

Le palais des ors, Quai Voltaire, 1989, trad. Béatrice Sayhi-Périgot.

Les Louis de France, Quai Voltaire, 1989, trad. Christian Paoloni.

Les colères du capitaine en congé libérable et autres récits, Seuil, 1989, trad. François Rosso.

Eros et Priape. De la fureur aux cendres, Christian Bourgois, 1990, trad. Giovanni Clerico.

Note bibliographique, postface à Il primo libro delle Favole, suivi de Automne, poème, et de L’Editeur demande pardon…, Avant-propos à La cognizione del dolore, Le Cheval de Troie, Bordeaux, mars 1990, trad. Giovanni Clerico.

La Mécanique, Seuil, 1992, trad. Philippe Di Meo.

Mais déjà la rumeur annonce que sont en cours de traduction:

Giornale di guerra e di prigionia, ainsi que Racconto italiano di ignoto del novecento, chez Christian Bourgois, par Monique Baccelli.

La Madonna dei Filosofi, ainsi que Meditazione milanese, au Seuil, par Jean-Paul Manganaro, et Il guerriero, l’ amazzone, lo spirito…, chez Bourgois, par le même traducteur. Enfin, les Norme per la redazione di un testo radiofonico, par Guillaume Monsaingeon, aux Belles Lettres.

IV.2. Un avis autorisé. Je ne saurais dénombrer les articles parus dans la presse parisienne et qui, à l’occasion de la sortie d’une traduction, ont honoré la mémoire de Gadda, vanté son originalité ou retracé son parcours sur un mode généralement dithyrambique. Dans la foulée, le travail (d’horloger?) du franciseur du moment, qui permettait de fêter l’événement (et tant mieux pour l’entendement des gazetiers de la place et la compréhension du public hexagonal) a parfois bénéficié d’une louange plus mesurée, plus restreinte, cela s’entend, et souvent d’un silence. Car un journaliste avisé, s’il n’a ni le temps ni les moyens d’apprécier la métamorphose linguistique, s’abstient par prudence ou pudeur de commenter la traduction: dans le meilleur des cas.

Du côté de l’Université, le poids des choses écrites et publiées sur le sujet (Gadda tel qu’on le traduit, à savoir Gadà et même Gadddà quand on est cultivé) reste en comparaison léger. Un étudiant crémonais, Danio Maldussi, à la suite d’un mémoire de DEA dirigé par Gilbert Bosetti, a livré un condensé clairet (Tradurre Gadda, in Novecento, Cahiers du CERCIC 11 (1989): 133-147) de ses réflexions sur deux morceaux de L’Adalgisa traduits par Manganaro. Constatant que le «traducteur-détective» est voué à faire un pastiche du pasticcio [= pot-pourri], il s’intéresse au rendu de mots précis ou de quelques jeux de mots, puis à la traduction du milanais par un artifice, l’invention d’une langue métissée, jargon italo-français subjectif, à la fois reflet du texte et création du traducteur. Maldussi relève deux ou trois erreurs d’interprétation, mais son article en substance est très élogieux.

L’Université en tant que telle, dans ses plus hautes sphères, ne s’est penchée qu’une fois sur les recettes d’un traducteur de Gadda (Louis Bonalumi, L’affreux pastis…)pour suggérer le tracé d’une autre voie: à travers la communication de Paul Renucci, La traduzione in francese delle componenti dialettali di opere italiane contemporanee: il caso Gadda, in Italiano d’oggi. Lingua non letteraria e lingue speciali (Trieste: Lint 1974), 343-53. Renucci ne s’attarde pas sur les critères habituels (exactitude lexicale et syntaxique) qui lui permettent pourtant de morigéner Bonalumi grâce à des échantillons d’incompréhensions ponctuelles de la macédoine gaddienne: «Da un lavoro simile, privo di coerenza come di criteri attendibili, c’era poco da aspettare anche se il traduttore avesse capito meglio il testo di Gadda, e non solo nelle parti dialettali». Mais voici l’autre volet: Renucci ne voit plus la possibilité, pour des raisons historiques et pratiques (le français tel qu’on le parle) de trouver une correspondance entre les parlers régionaux ou même les prononciations provinciales de ce côté-ci et de l’autre des Alpes; d’autre part, les particularismes liés à une appartenance socio-professionnelle comptent davantage à ses yeux dans la France d’aujourd’hui (1974) que l’origine régionale. Il recommande donc, en manière d’équivalence, de jouer sur une autre différenciation, celle des niveaux socio-culturels ou professionnels du français moyen contemporain. Cette perspective, à la fois cohérente et réductrice (elle repose sur un constat de régression des patois des patelins, de leur pratique comme de leur intelligibilité) entérine une évolution jacobine: les tics langagiers des jargons corporatifs sont chargés de suppléer à des colorations locales arbitrairement reconstituées et condamnables du fait de leur saveur archéologique. En guise d’exemple magistral, l’article s’achève sur une application pratique: la traduction de sept lignes destinées à prouver que le commissaire Fumi peut parler le langage de la police sans inflexions auvergnates. Je doute fort que cet axe résolument modernisant du regretté dantologue, qui explore le terrain à la manière dont une autoroute sectionne les voies de traverse, puisse transporter en français au long cours, entre autres, tous les jeux archaïsants de Gadda. Son intervention a du moins le mérite de poser un jalon et de marquer son intérêt.

Aussi schématique et décourageante soit-elle, je la préfère aux objections de maints collègues italianistes (et universitaires). Lesquels ne m’entreprenaient pas (1980-1990) sur le thème Comment traduire Gadda?, mais sur le mode A quoi bon perdre son temps à le traduire, s’il tombe des mains des lecteurs italiens? Rares sont ceux, Fusco, Manganaro, de Van, Ferraris, qui concevaient que le jeu en valût la chandelle.

IV.3. Doutes et trouvailles. L’un des jeux naïfs des traducteurs de Gadda doit pouvoir consister en ceci: que de temps à autre ils s’estiment fondés à crier Eurêka! S’il me faut relater mon expérience, la pure impudence me convierait à renvoyer le patient lecteur comparatiste à un parcours annoté, à la façon dont j’ai cru devoir baliser en français quelques ronces ou embûches gaddiennes. Car du temps a passé, la problématique s’est refroidie et force conférences, causeries ou entretiens ont vidé ma besace. Le but inavouable et le pari dangereux de tout traducteur étant d’égaler les beautés de son modèle, je me satisferais fort, dans cette compétition risquée, de ce que l’issue française se voulût et s’avérât ni plus ni moins lisible que l’original. Mais opus continuum, surtout face à cet écrivain, la traduction est remaniable et parachevable à perpétuité. C’est entre la 1ère et la 2ème édition du Château d’Udine que je me suis avisé que le «14 novembre dell’anno 1933» (RR I 115; trad.: 9) correspondait au quarantième anniversaire de Gadda («Il mio numero è il 14», SD SGF I 1008). (2)

A la lecture du premier Château d’Udine, un ami disparu, Stelio Celebrini, me signala courtoiseiment que «i Vela» (RR I 268) que j’avais pris pour une coquille insignifiante, mea maxima culpa, au point d’opter pour «les Védas», représentaient la Saga dei Vela, le cycle de Salvatore Gotta. Et depuis la sortie de Eros et Priape, je me demande si je n’aurais pas dû ajouter une note précisant que, dès la 3ème ligne de EP, le «libello – cioè minimo libro», à la fois «libelle» et «petit livre» ou livret, reprenait le «libello» de l’incipit de la Vita nuova, précisément citée par Gadda au début de Libello (MdI SGF I 87). Je me suis aussi demandé si «la città di Scarica ’l ciuccio» (EP SGF II 234), que j’ai prise pour Naples, n’était plutôt pas Florence, par déformation du Scaricalasino (Firenze: Barbera, 1901) de Alberto Cantoni. Si les «sentiments magnanimes» («magnanimi sensi» en EP SGF II 236) ne reprenaient pas, vu le contexte de «gloria… bei nomi… sonanti parole», une ancienne épigraphe fiorentine dédiée à Vittorio Alfieri: «Vittorio Alfieri principe della tragedia | per la gloria e la grandezza dell’Italia | qui con magnanimi sensi molti anni dettò e qui morì». J’ai bien songé devant la «ginnastica streppona» (EP SGF II 269) à Giuseppina Strepponi (trad.: 272 n. 40); mais j’ai négligé d’évoquer Belli à propos du «Culiseo» (EP SGF II 270 et 1058). Pour Coventry et «coventriser» (qui s’est dit en français aussi), j’ai découvert entre-temps que le néologisme «coventrizzare» (EP SGF II 300 et 302) était venu en Italie sous la plume du journaliste Mario Appèlius, et que Gadda avait une excellente raison de se souvenir de ce bombardement: la ville anglaise fut rasée dans la nuit du 14 au 15 novembre 1940.

Jeme demande encore si la «ditta Pastrowski» et le «Sacro Cuore de’ Pastrowski» (EP SGF II 300 et 305), simplement rendus par la «Maison Pastrowski» et par le «Sacré-Coeur des Pastrowski», ne résultaient pas de la compression de pastrocchio [= pasticcio] et du Café littéraire Paszkowski. Je ne me demande plus si le «tipo Gianluigi Richifichisicchi» (EP SGF II 328), mordant calembour comme on en trouve dans les lettres à Contini («Pantalamandrei»), que je me suis borné à phonétiser en Rikifikiciki, non sans gloser sur la richesse des figues sèches, ne contrefait pas Rikki-Tikki-Tavi, la mangouste du Livre de la jungle: jungle évoquée un peu plus loin (EP SGF II 332) à travers Kim du meme et cher «Cheplingo». Le sobriquet est éclairé par la lecture d’une 1ère version (Enzio Cetrangoli, SGF II 1010) et surtout par les notes si précieuses de Claudio Vela (Gadda 1990a: 177 n. 143): où il apparaît que le latiniste Cetrangolo [= orange amère ou bigarade] est promu tantôt «broccolo» de Battipaglia (Favola 143), tantôt «Richifichisicchi» de la jungle. Je cessai en temps utile de me demander si «via Grand Boeuf» (EP SGF II 347) ne correspondait pas à la florentine via Cimabue, à cause de Cima et du Boeuf au singulier: du jour où Manzotti (Emilio) me tendit charitablement la perche milanaise de via Manzoni (Alessandro), la rue même où Gadda était né au n. 3, 3ème étage (SGF II 871). Ainsi, lorsqu’il avait francisé Manzoni, pour le distinguer peut-être de «molti manzi ribaldi» (GGP SGF II 453), Gadda l’avait-il singularisé et consacré Grand Boeuf (Unique).
Enfin, je ne me demande pas davantage non plus si l’hypothèse avancée (EP trad.: 296 n. 8) quant à une éventuelle réminiscence de La congiura di Don Giulio d’Este (EP SGF II 361) était hasardeuse: elle se trouve tardivement appuyée par la réédition du compte rendu (SD SGF I 732) que fit Gadda du livre en deux tomes de Bacchelli, dans Solaria en 1931, dès sa parution.

V. Egotiquement vôtre, encore

v.1. Remords et regrets. Il manquerait quelque chose à ces impressions mêlées si je ne faisais part de mon repentir de découvrir bien tard les Postille a una analisi stilistica (SD SGF I 815) en réponse aux observations de Devoto sur Il castello di Udine. Et si d’autre part je ne disais mon regret, ayant travaillé sur une version d’Eros e Priapo légèrement défectueuse (Milano: Garzanti 1967), de ce qu’il m’eut fallu alors deviner que «bibliosi» devait se lire «biliosi» (EP SGF II 236), que «l’origa della man destra» atténuait le précédent «ofica» de la même main (EP SGF II 242), que «l’Antoniotto» de la p. 247 amputait (Antoniotto) da Noli, ou que la «carenza» tenait lieu de «carezza» (EP SGF II 342). Je préfère les caresses aux carences, mais le texte du 1967, à p. 169, m’imposait «carenza». Devant ce constat [= carènza di carézza testuale] et mille autres perplexités, je me risquai à signaler à l’éditeur parisien la «surabondance des inventions-devinettes (déformations, altérations, contractions, allusions»); la «propension à citer de mémoire des auteurs chéris (latins, italiens ou européens) mais en général sans références et au prix de joyeuses inexactitudes»; «l’originalité peu orthodoxe de la ponctuation»; un «dédain un tantinet j’m’en-fichiste de l’expression banale, compliquée à loisir»; le vraisemblable resserrement à la demande; le sentiment que j’avais «intermittent mais non rare d’une certaine négligence ou d’un défaut de relecture» (novembre 88). Bref, en l’attente d’une édition critique, j’émettais le vœu d’accéder à la douloureuse connaissance de je ne sais quelles variantes photocopiées, afin de démêler ce qui relevait «d’un choix délibéré de l’auteur, et donc de le distinguer d’une transcription aberrante». Et Milan répondit, promptement et cordialement (décembre 88), qu’au terme de nombreuses recherches, hélas infructueuses, et faute d’un improbable manuscrit définitif, les «manuscrits épars» qui avaient servi à former le livre «ne seraient d’aucune utilité au traducteur parce qu’ils se contredisent, s’annullent et se superposent». Ergo gluc, ou «M’incresce un carciofetto» (EP SGF II 236): on devine la moralité que je tirai de cette énième fabulette quant à la pitoyable solitude du traducteur devant les problèmes textuels en l’absence d’autographe. C’était faire confiance à sa seule intuition, à ses initiatives empiriques, face à une cent-cinquantaine d’interrogations subsistantes.

V.2. L’impossible théorie. Je fis de mon mieux, n’hésitant pas à solliciter les lumières de polyglottes plus éclairés (Giancarlo Mazzacurati p. ex.). «Esistono limiti. La cognizione e la confessione dei propri limiti è un dovere» (A SGF I 246). Vais-je déduire de cette épreuve une quelconque théorie qui sorte des sentiers battus? J’en doute. La récente lecture du dernier ouvrage sur la question (dont je tairai pieusement et le titre et l’auteur), loin de m’illuminer, m’a replongé dans mes ténèbres d’inconvertible. Seul excède le narcissisme des autres: je n’ai retenu du non-dit ouvrage que la commodité de l’autoréférence; poussée là à un degré d’autodéférence qui m’a paru friser la révérence: l’inimitable théoricien ne cessant d’inviter ses lecteurs à se reporter à la voie lactée de ses contributions.

Mais il y a ce Credo quia absurdum de Gadda parodiant Talleyrand (VM SGF I 594), et que j’ai envie de parodier à mon tour: je dois donc croire à une théorie de la traduction, d’abord parce qu’il m’est arrivé de traduire (avec la foi du Bourgeois gentilhomme, II, 4: «il y a plus de quarante ans que je dis de la prose, sans que j’en susse rien…»), et en second lieu «parce que je n’ y comprends rien». Ainsi je croyais sans le savoir à quelques banalités: en termes d’artisanat d’art, la copie ou la recréation n’est pas le modèle (voir en marqueterie l’essence ou l’âge des bois, sans parler du coup de main); et si l’on passe, musicalement, d’un instrument à un autre, l’interprète le plus doué ne saurait conférer au piano les accents du violon. Cela dit, je me contente volontiers, toujours en termes de métier, des ficelles dudit, des tours de passe-passe s’il faut mimer le numéro de jonglerie, et d’un traitement patient au cas par cas, au coup par coup. Reproduire du beau en restant fidèle n’est pas une mince affaire: si l’original est esthétiquement décevant (et Gadda est fort inégal), le démérite horresco referens en retombe sur le traducteur, qui, déjà enclin à sacraliser son auteur, n’est que trop tenté de l’améliorer quand il est faible, d’en faciliter la compréhension quand il est obscur, de le ramener au bon usage quand il le croit coupable de négligence ou de distorsion syntaxique. Je songe à la catégorie abstraite du parfait bilingue, modèle inexistant peut-être, tandis que l’imparfait unilingue court les rues. Je l’imagine, ce bilingue, dans le rôle du brillant ou mieux du vigilant second, au service de son auteur, comme la musique était la servante de la poésie du livret, du temps de Monteverdi et d’Alessandro Striggio junior; se contentant égoïstement, pour son enchantement propre, de rendre les vibrations (souffle, ton, registres et tout le saint-frusquin) de l’original dans son langage personnel, attentif à ses seules harmonies. De la traduction comme variation sur une partition originelle, non seulement lisible mais audible, et qui suppose que l’on s’écoute traduire, que l’oreille reconnaisse la juste mise en bouche. Donc passage obligé par le murmure, le gueuloir ou la déclamation.

En fait le traducteur est partagé entre une source, choix dernier résultant des capacités d’une langue, et les ressources innombrables de la sienne; il lui faut réveiller les virtualités assoupies, réexploiter les richesses oubliées de la langue réceptrice, les comparer, trier, éliminer. Mais supposons-les également infinies, possédées et dominées, ces possibilités linguistiques. Le traducteur est encore coincé par des impératifs antinomiques: l’auteur d’un côté, l’éditeur et le public de l’autre. Le style dans la diversité de ses moyens et de ses ambitions, dans la complexité de ses écarts, dans ses connivences stratifiées. Pour ne prendre que la réalité du fascisme (phénomène plus italien que français, encore que la France ait ses tares spécifiques et que la fortune internationale du mot ait servi à désigner n’importe quoi de vaguement approchant), Gadda feint de capituler au seuil de son entreprise, lorsqu’il invoque le secours et l’ardeur d’un lexicographe qui n’aurait pas la mémoire courte:

ed io lo raccomando in idea, codesto Léxicon, a quale de’ soprastanti vuomini l’abbi più viva ed esumante memoria, e intera e intrepida facultà d’ore e di studi ch’io non mi ritrovi a penna: stanco e pervenuto al commiato. Ed e’ farebbe buon brodo di filologo e a un medesimo andare di annotatore de’ costumi: le quali scritture vanno pari. (EP SGF II 241)

De la langue comme reflet des mœurs. Et si Gadda, dans sa et leur pluralité, est amené à s’annoter de façon humoristique ou vindicative mais généralement docte, le traducteur, continuant de l’accompagner, va s’ évertuer à assister cette science dans ses derniers retranchements et ajouter des «N.d.T.» aux notes de l’Auteur. Ce qui peut alarmer l’éditeur, lasser le lecteur et même indisposer certains tenants de la traduction pure. Le traducteur-médiateur un peu partageux, gavé d’un savoir ancien ou tout neuf, doit freiner en lui l’annotateur, tout en tenant compte du manque d’information historique de ses lecteurs potentiels. A la limite de la caricature, il est pris entre un auteur indéchiffrable et un public indéfrichable. Si les notes de et à Gadda rafraîchissent heureusement la mémoire d’Italiens oublieux, elles deviennent strictement indispensables à l’entendement de Français ignares de ce fascisme-là. Le seul, histo et hystériquement parlant. A côté de ce dilemme (annoter ou non?) et face à Gadda, la quête de l’expression exacte, de l’équivalent, le bien-fondé de l’identification parodique et même les vieux débats sur la traduction naturalizzante – qui amène l’auteur vers le lecteur – et la traduction estraniante, qui hisse le lecteur vers l’auteur, débats synthétisés de façon si pénétrante par Lepschy, (3) font figure d’enfance de l’art. La question se pose en permanence, certes, mais la réponse ne peut être que normande, un subtil dosage de oui et de non: jusqu’où aller pour éviter les écueils à babord et tribord, tout en tenant le cap (de l’auteur au lecteur, d’une langue à l’autre, sans parler de l’entre-deux-langues du traducteur)? Devant le charme étrange d’un stylème caractérisé de l’auteur, ou celui d’une locution idiomatique propre au génie d’une langue, l’importateur communicatif peut passer du sacro-saint respect de la sienne à l’envie pécheresse d’adopter, de littéraliser une touche de couleur locale. Il l’a si bien apprivoisée qu’il n’a plus envie que de l’acclimater. Le moindre mal (ou le plus beau cadeau) consistant à ne faire, consciemment s’entend, qu’une douce et tolérable violence à sa langue; le pire, à la suite d’une scolarité déficiente ou d’un apprentissage trop tardif du français, par cécité devant l’inassimilable, revenant à choir dans le sabir involontaire ou le volapuk de fantaisie. En somme, pilotant à vue, le traducteur est contraint à louvoyer sans cesse (dans les deux sens du verbe = barcamenarsi bordeggiando) entre écueils et récifs.

Dans un récent numéro de La Quinzaine littéraire(4) qui parole à divers traducteurs de la région Rhône-Alpes et d’ailleurs, j’ai été frappé par de belles définitions (le traducteur parent pauvre dans l’ombre, mais passeur de lumière), par des formules synthétiques (s’identifier au texte ou l’expérimenter en parallèle: «Une traduction… C’est le livre de celui qui l’a traduit») et par une soif de reconnaissance inversement proportionnelle à la pratique de l’effacement. Et j’ai été surtout ravi, fragments ou parcelles d’un discours amoureux sublimé, de voir les chastes traducteurs (et traductrices) recourir au langage du désir et de la possession: il n’est question dans «l’acte de traduire» et devant la «force attractive du texte», que de «transfert d’amour», «d’investissement fusionnel», de «poursuite passionnée», «d’échange intime» ou «d’exaltation voluptueuse de la recréation»; quitte à «conquérir sa propre langue» ou encore à «violenter la langue traduisante», car «la transgression est l’un des plaisirs de la traduction», si l’on sait se montrer «prudent et hardi». Vu l’ érotisation de ce travail/fatica (Hercule filant aux pieds d’Omphale? et l’on imagine les Actes d’un Colloque sur l’acte de traduire), on pourrait réinterpréter le dicton négatif traduttore traditore en termes de déloyauté sentimentale: si le traducteur est un amant, sa ou ses maîtresses (l’ivresquement parlant) peuvent s’attendre au pire. Ou au meilleur: car le bon traducteur, sensible aux charmes de la langue de départ, n’est jamais séduit par elle que pour mieux séduire la langue d’arrivée. Il fait la cour à l’une et à l’autre, le temps de lire et relire avant celui d’écrire et réécrire. Alors s’impose au symposium le dicton positif traduttore seduttore. Et le traducteur de sortir de sa tour d’ivoire. Mais si Pygmalion sculpteur quitte cette turris eburnea pour s’entendre dire par Vénus soi-même ou par quiconque de moindre prestige que la statue qu’il vénère tellement n’a rien, à y voir de plus près, d’une eburnea virgo, c’est un coup au plexus ou aux entrailles. Plus de Paphus en vue. Son grand-père et père Pygmalion, fils de ses oeuvres frappé dans ses oeuvres vives, s’effondre aux côtés de l’illusoire beauté gisant inanimée. S’effondre ou se rebiffe, et discute mordicus, car Pygmalion n’est qu’amour-propre. Pour l’ombrageuse vanité des traducteurs, le fruit de leur gestation ne saurait être que bel et bon; et toute atteinte est ressentie viscéralement, à la manière des complications «distrofico-narcissiche dell’età adulta, la di cui variopinta fattispecie, a registrar tutto, la dimanderebbe volumi» (EP SGF II 332). Mais après tout, sur le marché de la traduction, qui va distinguer l’ivoire de l’ivoirine ou d’un plastique simili-éburnéen? La réalité dépassant la fiction, j’apprends à l’instant (19 décembre 1992) que les mannequins de la maison Balmain, sous la houlette de Oscar de la Renta, défileront la saison prochaine en livrée ivoire, «e questa pare a me sua quiditate».

V.3. Compermèss. A défaut d’un mode d’emploi plus sûr, d’une codification plus rigoureuse en matière de traductologie ou de transduction selon la scientificité du jargon en cour(s), j’oserai faire état ici non point certes de dons spontanés, puisque l’on ne s’improvise pas traducteur, mais de données brutes qui ont abouti au «meccanismo della mia sensibilità» (GGP SGF II 503) et pu favoriser ma rencontre avec Gadda. Autrement dit, de coïncidences qui, sans prédestiner nécessairement à une vocation, sont du moins susceptibles de prédisposer à des affinités électives, voire érectiles.

Je ne connais Gadda qu’à travers ses écrits et n’ai peut-être en commun avec lui qu’un même goût pour les cachets, tampons et timbres. Mais, quand j’ouvre le Taccuino di Caporetto (Gadda 1991a), au-delà de la p. 96, non content de voir dans la photo n. 2 «un gruppo di alpini», je scrute et j’ai envie de légender «Gadda, terzo da destra, con i suoi uomini». Si j’ai bien gardé l’œil que Gadda voulait «acuto, sospettoso, rabbioso» (20-IX-15) et que me légua mon père. Lequel naquit un 12-II-1894, et non un 14-XI-1893. Ad Arco di Trento, et non à Milan. Autrichien et point Italien. Mais assez italophone et italophile (d’après ses dires et des carnets de route ingénument chiffrés) pour que l’état-major du kaiser prît la précaution d’expédier son bataillon trentin vers la Moravie, la Roumanie, l’Ukraine ou la Pologne: «Tuta la guera, la g’o fat co la testa ’n del sac», tandis que Gadda finissait la sienne «nel fondo buio della caponiera N. 17» (CdU RR I 169). Ni fin lettré (juste assez pour m’estoquer d’un «qui si parrà la tua nobilitate») ni ingénieur, mais se médaillant à Brera avant et après la 1ère Guerre mondiale; et gardant de sa bohème milanaise («gli anni più felici della [sua] vita») une nostalgie qui lui tirait des larmes en 69 lorsqu’il écoutait La povera Rosetta chantée par la Milly de Stramilano. On marchait beaucoup en montagne, quand on ne mourait pas de tuberculose en famille. Son père était un menuisier socialiste, «un diavolo rosso». Et lui, le peintre un peu autodidacte, clama aussitôt son opposition «irriducibile» au fascisme. Ses «valentuomini» avaient nom Cesare Battisti, Matteotti, le comte Sforza, Léon Blum, Haïlé Sélassié, dont il me récitait un discours. Ma mère n’était pas d’origine hongroise, mais franc-comtoise, et, chose inouïe, c’est elle qui m’apprit ma langue maternelle («Qui c’est qu’tu préfères? ton père ou ta mère? – J’aim’ mieux l’laârd»). Elle avait perdu son fiancé, le caporal Louis Joubert, 128e de ligne, tombé par erreur en ’17. Mauvaise année. Ce qui me valut, par une délicate attention de mon père, d’être prénommé Luigi in memoriam, et puis Emilio, parbleu, à cause du grand-père ébéniste. L’exhibition de ces différences biographiques (mais point de traduction de Gadda qui ne soit passionnelle) me laisse encore rêveur au souvenir de l’émotion ressentie lors de la lecture du Castello di Udine: par quel cheminement secret (l’air du temps, les humeurs d’une génération en guerre, et patriotique?) retrouvais-je – toute culture et toute idéologie mises à part – à travers les emportements, les intolérances, les récriminations de l’un (bizze, scatti, etc.) un peu le ton des vertueuses indignations de l’autre, homme fort doux au demeurant? comme un même climat moral, celui des luttes d’une époque, au-delà des différences d’origines, de tempéraments, d’histoires, de motifs d’irritation et de réponses politiques.

Mon bilinguisme de petit Parisien, Macaroni de nom, ne fut pas précoce; car mon parfait honnête homme de père, dans son scrupule de provincial rivé à la Ville Lumière, ne voulait pas m’inculquer ses inflexions dialectales. Parlant donc en français avec cet homme discret, je n’appris l’italien que pour les saisir, lui et les siens, por de dentro; et cousins et copains, artisans, petits-bourgeois et paysans se chargèrent de m’initier gamin à leur vénète. Cependant qu’à Paris je chérissais plutôt Villon, Rabelais et puis Queneau. Heureux temps où au Lycée Henri IV puis à Saint-Cloud, sous l’aimable férule de Camugli, Ottavi, Petrolacci, Miquel, et de leurs assistants, Della Terza, Pizzorno, Margoni, Baratto, on fréquentait d’emblée les classiques, tant français qu’italiens. J’allais oublier mon bon maître Clément, latiniste sévère, et quantité d’autres que mon cœur n’abrège pas. Une année fiorentine, 1955-56, me permit de sonder le gouffre entre prose littéraire d’antan et becero plus ou moins vivace: je pris gout aux passerelles ludiques.

Lorsque je lis aujourd’hui «… Cecca bislacca fa la vacca stracca. Dante e l’Ariosto i miei amori» (SD SGF I 1119), je pense a Mori e dintorni bien sûr et, avec gratitude, au nom, correspondant à leur robe, de quelques vaches préalpines qui furent mes nourricières. Puis je me penche sur un exemplaire de l’Orlando furioso, contemporain de la ligne ci-dessus (Milano: Hoepli, 1954), que je dévorai l’été 55 dans les Dolomites de Brenta, ainsi que les tampons des refuges Tosa et Tuckett de la sat en font foi. Jene connaissais toujours pas Gadda, mais des pierres d’attente étaient posées, dans le bon ordre: je fréquentais ses anciennes amours. Sans parler des éboulis des tranchées sur les hauteurs, où je ralentissais mes courses folles («Ehii, Nino mat, quel mat de Francia!») et que l’on restaure aujourd’hui dans leur biotope floralomartial pour s’y restaurer et saucissonner en paix. Panoramiquement ces belvédères sont imprenables. D’écolier chanceux devenu enseignant sans saigner, j’ai dû traduire pour mes étudiants quelques Scapigliati, «cari e rispettabili pródromi e bisogna amarli. Pródromi delle nostre scariche. | plur. majest. | Dovrei finire l’“Eros & Priapo” per il 30 Giugno: ma non ci arriverò» (Gadda 1988b: 66). Vingt ans après ces lignes de 1949, et toujours pour des étudiants, je me suis exercé autant qu’excité sur des pages de L’Adalgisa (Claudio disimpara a vivere) ou des Novelle dal Ducato in fiamme (San Giorgio in casa Brocchi). Puis vint la grimpée du Castello di Udine. Mais, avant d’en interpréter le pathétique, je tins à lire le Giornale di Guerra e di prigionia, pour me documenter, surprendre les faits bruts et apprécier la décantation de la mémoire. Au hasard d’une conversation avec l’éminent dantologue et traducteur André Pézard, (5) à qui je devais dédier ma version du Château d’Udine, je découvris que cet homme d’une trempe rarissime avait rédigé dès 1917 (à partir de ses cinq carnets de journal, 1915-1916) un récit qu’il avait failli intituler (on sent le Normalien) La Colline expirée et qui parut en juillet 18 sous le titre qui lui est resté: Nous autres à Vauquois. (6) Et je pus retrouver, par delà les frontières, les reliefs et les caractères (on ne peut plus dissemblables), les mêmes objets, les mêmes détresses, les mêmes fiertés, avant, sous et après la mitraille. Je ne fus pas déçu. Quant au traitement à peine outré du faciès et du personnage du kuce par le caricaturiste à retardement de Eros & Priapo, j’avais assez d’images en mémoire pour savourer la cruelle justesse du trait, sans recourir à des archives photographiques. Mais chaque fois que je consultais un historien, un chroniqueur (Emilio Lussu, par exemple, celui de Marcia su Roma e dintorni), je retrouvais sous la vitupération frénétique, l’éructation crapaudine si longtemps refoulées, la trace et le dépôt de souvenirs exacts se rapportant à des faits authentiques.

VI. Nom et quiddité dans «La Mécanique»

VI.1. Traduction et tradition(s). Vu ma relative dérobade devant un projet de théorisation et l’outrecuidant tableau que je viens de brosser d’une formation naguère possible (O tempora, o mores!), je suis tenté de parler d’autre chose, et autrement. D’autre chose, puisque dans le louable effort d’arracher Gadda au sanctuaire des belles lettres italiennes, on ne cesse plus de le véhiculer en français. Ces versions gallicisantes offrent sans doute matière à nourrir plusieurs thèses. Dieu m’en garde! J’y perdrais ma santé. Il me parait toutefois chronologiquement décent de m’appesantir sur la dernière livraison, celle de La meccanica, justement dédouanée en La Mécanique (cf. IV.1). «Oggi regna la meccànica», en tant que «Sciènza di precisione pràtica, contrapp. a Poesia, Idealità», ainsi que l’attestait en 1891 P. Petròcchi dans son Nòvo Dizionàrio universale. Autrement donc, si Petròcchi attendait de la mécanique qu’elle fût de précision. Je souscris pleinement aux lignes de Gianni Romano: «qui come altrove la macchina narrativa riceve il suo impulso primo dalla necessità di illuminare una zona d’ombra, il desiderio di raccontare è innanzitutto ansia di comprendere» (Romano 1992: 194). Ce qui vaut pour le désir de conter, face aux mystères du réel dans l’imaginaire de l’écrivain, est aussi vrai pour le traducteur (désireux de traduire) face aux mystères de l’auteur. J’ai déjà eu l’occasion de dire le bien que je pense du travail de Philippe Di Meo: «Généralement attentif et fidèle [il] propose des solutions heureuses et parfois lumineuses. Il s’est viblement penché sur les deux rédactions de La Meccanica […] l’ensemble est lisible et le plus souvent fiable…». (7) Mais je comptabilisais aussi, sans entrer dans le détail, nombre de ratés ou d’imprécisions qui requièrent ajustage ou finissage. On sait ce qu’il en est de la prégnance des taches: l’éclaboussure de sauce tomate ferait oublier que la chemise autour est restée blanche, et la fêlure vous dispense de penser que l’assiette présente de part et d’autre un décor intact. Lorsque l’on additionne les réserves particulières (75, 121 ou 293) leur nombre global va chagriner, paraître injuste. Une autre présentation, plus équitable peut-être, relèverait que, mises bout à bout, les erreurs n’occuperaient jamais que quatre pleines pages de pur non-sens et que 2, 5% de mauvais ne doivent pas nous faire bouder 97, 5% de bon sur un volume de 157 pages de texte imprimé. Qu’importe pourtant la façon de quantifier lors des présentations, si le nombre des indésirables doit rester le même? Car je réagis ici contre une attitude fort répandue et qui revient à dire: «Une traduction, ça peut toujours se discuter» ou «Una traduzione è sempre opinabile», ayant entendu cela dans les deux langues, et de la bouche de personnes habiles. Certes, si l’on dispute dans des régions éthérées de choix stylistiques ineffables, la solution retenue «è sempre opinabile». En revanche, au ras des pâquerettes, ce credo généralisé me paraît abusif: paresseux, charitable ou diplomatique, il camoufle, de la part de Jean-foutre laxistes, le parti commode de noyer le poisson. Le relevé qui suit, partiel, ressortit au bénévolat professionnel: des yeux extérieurs, quoi qu’ils vaillent, sont notoirement plus aptes à repérer ce qui mérite un amendement éventuel, aux fins d’une 2ème édition revue et corrigée. Exercice facile, dira-t-on. Eh oui, si enfantin que nul ne s’y risque. «Chi cerca trova», parait-il. Dante, qui a beaucoup cherché, finit par se laisser dire, tout orgueilleux qu’il était, des mots que son cœur attendait: «Fai come quei che la cosa per nome | apprende ben, ma la sua quiditate | veder non può se altri non la prome». Ainsi, tentons de nous dévouer à la noble cause de l’essence de quelques menues choses gaddiennement mécaniques. Le patient lecteur nous pardonnera un classement arbitraire qui va de a à q,puisqu’il faut bien s’arrêter quelque part. Cette typologie du détail, point trop académique, nous a fait trouver ceci.

a) Le maintien, malgré la garantie de la remarquable Préface de Dante Isella [= «la récente réédition du roman, qui figure dans le deuxième volume des Œuvres complètes “Garzanti, 1989”, et sur lequel la présente traduction s’ appuie»] de traces résiduelles (une dizaine) de la version de 1970: (8) «voce… sicura», 13, 6 / «voce… virile», 470, 26 / «voix… pleine d’assurance», 29, 10; «ai loro assassini di ufficiali», 31, 15 / «ai loro giuda di ufficiali», 482, 27 / «à leurs assassins d’officiers», 46, 3; «i fratocchi», 63, 24 / «i frati», 506, 4 / «les gros moines», 76, 5; «una cinquantina di torpedini», 82, 2 / «una decina di torpedini», 516, 19 / «une cinquantaine de torpilles», 89, 10 / «feritoie marginate», 142, 15 / «feritoie inquadrate», 554, 12 / «meurtrières marginées», 144, 7; «traverso la gola», 144, 22 / «traverso la gota», 555, 29 / «en travers de la gorge», 146, 11. Liste non exhaustive prouvant déjà une certaine distraction par rapport aux repentirs ou aux rectifications de Gadda.

b) Une autre dizaine de petits oublis (le «?» signale l’absence du ou des mots omis): «questi due mondi», 486, 15 / 51, 17?; «ma talora un po’ spiritata», 498, 21 / 67, 1?; «Intestazioni» [= manchettes], 517, 24 / 91, 20?; «critico», 518, 11 / 92, 20?; «di leva», 529 n. / 84 n.?; «di concerto», 532, 36 / 113, 15?; «nobili», 533, 14 / 113, 30?; «di tutti», 534, 26 / 116, 2?; «bella», 536, 3 / 117, 27?; «Viva gli alpini!», 545, 2 / 130, 3? Il se peut que d’autres m’échappent.

c) Rares sont les ajouts. Cependant, «vedrai che bel posto», 482, 18 donne lieu à «tu verras comme c’est bbbeau là-bas», 45, 22, souvenir probable de «vedarè che bsa de posti», 31, 5. En revanche, deux décollages majeurs: «de’ cavalieri a lato il Carroccio», 548, 22 / «des chevaliers armés de pied en cap, flanquant le Carroccio», 136, 4 (un cliché médiéval en prime); «E non una frasca!», 571, 34 / «Et pas même une branche pour camoufler tout ce tintouin», 167, 11 (pour donner l’impression du vécu, style reportage).

d) Abdication par confusion: «beneficiata arciducale», 516, 36 est rendu par «beneficiata arciducale», 90, 3. Le traducteur venant, deux lignes plus haut, d’aménager «il mare nostro» en «Mare Nostrum», fait passer la «fête», par antiphrase, de l’archiduc François Ferdinand (Sarajevo, 28 juin 1914) dans le camp des locutions latines méconnues. In medias res. Cas unique.

e) Il est hasardeux d’aborder Gadda sans un bagage minimal de latinisant. Certaines valeurs polysémiques peuvent échapper: Dante, «studiosissimo poeta» dans EP, ou ici «popoli finiti», 532, 18, qui évoque «finitimi» comme dans PLF SGF II 70); «il favor di Lucina», 515, 32 hardiment rendu par «les faveurs de Lucine», 88, 20, ne permet pas à soi seul de remonter à sa source (Horace, C. saec.). Mais, à tout le moins, tel passage de César, 546, 6-8 / 131, 22-25, devrait être situé (G., I, XL: «Quod si praeterea…») et traduit pour le grand public.

f) Les parcelles allusives plus ou moins évidentes à première vue pour un lecteur italien frotté d’humanités devraient appeler une note. Le principe en étant acquis, puisque celles de La Mécanique sont heureusement placées en bas de page, où les commentaires de l’auteur sont appelés dans le texte par un signe (*) et les notes du traducteur par des chiffres. Par exemple, 68, 1.12: «Sicurezza Pubblica» est gentiment décrypté par la note 1: «Force de police». Mais d’autres messages gardent leur secret: «i cenci vanno all’aria», 475, 18 (sens: ce sont toujours les gueux qui trinquent, les pauvres bougres qui écopent) rendu littéralement, 36, 3 par «s’en vont les haillons que nous portons», méritait le rappel de la présence du dicton chez Manzoni, Promessi Sposi, XXIV; «la Salubrità dell’aria», 507, 6 / «la Salubrité de l’air», 77, 16 attend son Parini, Ode, 1757; «sansebastianesco», 520, 34 / «saintsébastianesque», 96, 18 une référence au Martyre de 1911; «poeta paradisiaco», 557, 37 / «poète paradisiaque», 149, 10 un clin d’œil au Poème de 1893; «i pezzi di carta»… «allusione, allora di gran moda», 543, 8-9 avait pleinement droit à être éclairé p. 127 par «a scrap of paper», express du chancelier allemand Bethmann-Hollweg, 3 août 1914; «Era il 28 giugno della Brigata Sassari», 588, 4, apparemment énigmatique, attend un complément d’information: allusion à l’attentat de Sarajevo, le 28 juin 1914. C’était «leur fête», par antiphrase.

g) Il y a des fragments plus constitués, comme des morceaux de poésie jadis appris par cœur, qui se glissent dans la prose de La meccanica. Quand c’est un personnage qui parle (Velaschi père, 543, 23-24), il estropie trois vers du Purg.XXX, 118-120, mais l’auteur est à dessein mentionné («… citò Dante […] così citò») pour souligner le risible à peu près du recours au Père fondateur. Une référence s’impose pour convier le lecteur à apprécier l’écart. On a déjà vu avec le Tasse (519-520) que Gadda-narrateur incorpore deux vers de lui sans guillemets. Il annexe Dante a son tour, en lui ajoutant un pied: «verso l’ora propria che l’anima alle sue visioni quasi è divina» (535, 24); ne subodorant pas l’emprunt fait au Purg.IX, 18, le traducteur (117, 10) ne peut deviner que «divina» ici ne signifie pas «divine» mais «indovina» (O my prophetic soul!). Plus près de nous, trois vers de Leopardi (Bruto minore, vv. 53-55), pris pour du Gadda le plus abscons, malgré l’indication «Amaldi leopardeggia», connaissent une pire mésaventure: «Ma libera fra i boschi e pura etade | Natura a noi prescrisse | Reina un tempo e diva.» (562 n.6) fait place au rare charabia: «Mais libre parmi les bois et l’age tendre | Reine un temps et divine | Nature nous prescrivit» (141, **). Il faut dire que dès la note 5 de la page 562 une ligne supra, le traducteur avait été éprouvé par l’ expression – in romanesco infimo – «ciò na bruna» [= j’ai la fringale] au point de prendre ce ciò pour un cioè. D’où la traduction, si je puis dire: «Autrement dit na bruna» (141, *).

VI.2. Inadvertances & Cie (suite)

h) L’énormité de certaines bévues prêche à maintes reprises en faveur de la pure étourderie: «finestre», 474, 25 / «forêts», 34, 31; «serena», 505, 5 / «sérieuse», 74, 26; «comodini», 515, 33 / «tableaux», 88, 22; «tasca da pane», 554, 11 / «nudette» (?), 144, 5. Mais le lecteur le plus tolérant, voire le plus fantaisiste, devient perplexe et comme soupçonneux à l’idée que «ottone» [= cuivre ou laiton], 559, 31 engendre «étain» [= stagno], 151, 28, et que «verso il tocco», 542, 15, si l’on ne change pas de fuseau horaire, puisse se changer en «vers les douze coups de midi», 126, 16. Cette alchimie le dépasse: il faut remettre les pendules à l’heure.

i) Quatre exemples vont illustrer que le bon choix du temps correct ou courant n’est pas forcément chose aisée. Bornons-nous au futur, que le traducteur garde parfois, alors qu’il faudrait changer de temps: «“Cosa sei? Un San Giuseppe alle volte?” “No, che si chiama Luigi.” “Sarà San Luigi”», 512, 5-6. Le français exprime la conjecture drolatique de ce «sarà» par «ce doit être». Mais la traduction remplace l’hypothèse par une certitude: «Ce sera donc saint Louis», 83, 7. On sait aussi qu’en matière de concordance des temps l’italien peut mettre au futur le verbe de la subordonnée conditionnelle: «Se la vittoria sarà nostra un dì | Diranno gli imboscati | Abbiamo vinto… », 588, 20-22. Le traducteur reproduit ce futur: «Si la victoire sera nôtre un jour… », 189, 27 alors que le français réclame après la conjonction si, en pareil cas, le présent de l’indicatif: est. En revanche il arrive que le futur soit répudié, alors même que s’impose le maintien de sa valeur entière et comme de sa fonction vitale, au bénéfice d’un fautif passé simple ou d’un conditionnel coupable: «con l’angoscia d’una crisi d’animi che certo rimarrà tipica nella storia d’Italia», 517, 13 exige demeurera (ou restera) et n’a que faire d’un «demeura», 91, 7 qui ensevelit à jamais l’histoire, enterrée vive. Ailleurs, là ou le futur de Gadda survivant, aussi provisoire qu’un sursis, est potentiellement autobiographique («un dolore che poteva durare degli anni, per quanti anni invecchierà la tragica vita de’ superstiti», 536, 26), la force expressive de ce futur (au lieu d’un banal sarebbe invecchiata), qui n’envisage que chagrin pour le temps qui reste à vivre, appelle encore un futur efficacement efficient [= aussi longtemps que vieillira la vie…] et pas un conditionnel édulcoré: «autant d’années que durerait la vie tragique des survivants», 118, 19.

j) A côté de la finesse toute relative de ce distinguo, nombre de faux sens portant sur des substantifs, des adjectifs, des verbes ou des locutions, frappent par leur épaisseur. Quelques exemples: «spruzzatori» [= vaporisateurs], 474, 21 / «gicleurs», 34, 27; «can barbone» [= caniche], 550, 13 / «chien errant», 138, 25; «cumuli» [= tas ou nuages], 554, 37 / «sommets» 145, 11; «Cleopatràs… pennuta» [= emplumée ou plumitive], 502, 19 / «Cléopatras… remplumée», 71, 25; «volenterosi» [= volontaires], 504, 23 / «de bonne volonté», 74, 6; «professori molto bravi» [= calés, compétents], 505, 28 / «raffinés», 75, 20; «Questo santo dicesi portasse la prima croce a Milano» [= On dit de ce saint qu’il apporta…], 511, note / «Ce saint porta, dit-on…», 63*; «una volta in vita» [= une fois n’est pas coutume], 509, 17 / «pour la première fois de leur vie», 80, 16; «scrittori di polso» (écrivains énergiques, vigoureux), 541, 1 / «écrivains de race», 124, 12.

k) Du faux sens au contresens et même au non-sens la frontière est mouvante, mais l’erreur d’interprétation, elle, est grossièrement manifeste en bien des points et le contresens repose toujours sur une méprise. Par exemple, prendre le masculin pour le féminin: «Risuonava [= Gildo disertore] d’un fragore ininterrotto ed era già popolato dalle ombre della follia», 578, 3-5 / «Elle résonnait [= la foresta] d’un vacarme ininterrompu et elle était d’ores et déjà peuplée par les ombres de la folie», 175, 4-5. Ou bien un singulier pour le pluriel: «al diletto di Dio» (il s’agit du kaiser), 532, 19 / «enfant chéri des dieux», 112, 24; ou le pluriel pour un singulier: «la grammatica, la retorica e la umanità nel di cui soccorso…» [= à l’aide desquelles], 530, 7-8 / «… au secours de laquelle», 109, 10. La compréhension de l’article indéfini, qui signifiait pourtant un seul en ancien français, n’est plus bien ancrée, «poiché lì era uno scardassatore ematerassaio» [= un cardeur-matelassier], 559, 28 / «puisqu’il y avait là un cardeur et un matelassier», 151, 24, ce qui fait deux hommes d’un unique artisan. Ailleurs, l’article défini qui renvoie à une allégorie (cf. Dec., 1, 8, 16: «Fateci dipingere la Cortesia»), est pris pour un possessif se rapportant au dégoûtant personnage: «Era il ritratto della trista salute», 480, 4 [= de la Triste Santé] / «C’était le portrait de sa triste santé», 42, 17. Il est encore plus fâcheux de prendre le sujet grammatical pour le complément, comme il advient dès la «premessa», 467, 12 où le traducteur, égaré par l’inversion du sujet («il gufo barbagianni»), la postposition du verbe «dirà» et le quiproquo que recèle le relatif che pour les Français, le traduit par un qui quand il faudrait un que (25, 18). A la page suivante, 469, 14, c’est-à-dire à la deuxième page de La meccanica, la simple inversion du sujet dédoublé, compliquée du fait que le verbe demeure au singulier: «trapasserà segno o corpo» [= un signe – corps déjà trépassé – passera) donne lieu à la perle: «il (?) transpercera signe ou corps», 27, 18. A la réflexion, il appert que lorsque la syntaxe gaddienne se complique un peu, le traducteur est en péril, comme dans la phrase «Negli occhi e ne’ cigli […] de’ capelli, del viso», 486, 20-25. Là, le syntagme «ad accentuare il contrasto di quelle», qui pourrait se rendre par «qui accentuèrent le contraste des premières» donne en revanche à tort «qu’accentua le contraste de celles-ci», 52, 7. On est moins surpris de ce genre d’erreurs, quand on voit le traducteur mis en déroute par les simples prépositions di et da, autres bêtes noires des Français. Un di peut être pris pour un da: «gli sciacalli monturati di Salandra» [= les chacals, à savoir les carabiniers, en uniforme de S.», 517, 29 se transforment en «chacals manipulés par S.» (sans note); de même, «in quello [anelito] più felicemente stanco della gioia prossima» [= dans celui, plus heureusement las, de la joie prochaine], 535, 29 est interprété comme «dans celui, plus heureusement harassé par la joie prochaine», 117, 15. Inversement, da peut être pris pour un «de»: et l’on trouve «à la Grâce Reçue de donna Teresa Velaschi», 133, 1 au lieu de «par Donna Teresa … », pour «alla Grazia Ricevuta da Donna Teresa…», 547, 4. Et si jamais la préposition da se met à signifier presso, la débandade est totale: «Or si presero a mormorare dai pavidi, in forma deprecativa, proposizioni a mezzo…», 531, 17 [= on se prit alors à murmurer chez les craintifs, sous une forme déprécative, des demi-propositions…] entraîne une cascade des plus rares: «Alors, on commença à médire des peureux, sous la forme dépréciative, des propositions suspendues…». Les petits points signifient que je renvoie les amateurs au prolongement de la chute, pp. 110-111. Pour en finir avec l’éclat du contresens, isolé dans sa splendeur, je dirai qu’ il repose sur une méconnaissance ou sur une confusion: c’est méconnaître le sens de «piantarla» que de rendre «è fino un peccato piantarla lì» [= la guerra], 475, 35 par «c’est même un péché de ne pas s’en meler», 36, 25, alors que cela veut dire «il serait vraiment dommage de l’arrêter [ou d’en finir avec elle]». Et c’est confondre les sens de «sapere» et de «sapere di» que de traduire «sanno essere dei soldati splendidi», 549, 24 par «ils se savent soldats formidables», 137, 13, alors qu’il fallait en ce cas rester strictement littéral [= ils savent être des soldats splendides]. Sans vouloir minimiser la conscience que les soldats peuvent avoir de leurs exploits, je préférerais apprécier celle d’un traducteur qui ne confondrait pas un ouvrage fortifié tel que «ridotto» ou «ridotta» avec le participe passé du verbe «ridurre» au féminin pluriel: «Era il regno e la strategia […] della ridotta mollata e presa, presa e mollata», 553, 20 [= C’était le règne et la stratégie […] de la redoute lâchée et prise, reconquise et reperdue]. Si l’on prend presa pour un gain, mollata pour une perte et ridotta comme une forme verbale, cela peut donner en effet: «et des pertes et gains minimes, pertes et gains», 143, 3. Ineptie qui prouve que de die in diem Busillis n’est pas mort.

l) Il arrive, en français comme en italien, que la médiocre attention prêtée à une simple virgule entraîne un pesant contresens ou une délectable amphibologie. En particulier lorsque la répétition télégraphique de la virgule permet à l’écrivain d’alléger une énumération en faisant l’économie de plusieurs prépositions articulées (dalla… dai… dai… dagli… dalle…) ou de la préposition tra suivie d’articles et de la conjonction e: procédé elliptique qui réduit la distance entre le verbe et son complément d’objet direct, comme dans ce passage consacré au général Marocco-Tromba: «Era il suo onomastico, e aveva già ricevuto, moglie, bimbi, parenti, ammiratori, ammiratrici, un pacco di posta», 568, 19-20. Il manque si l’on veut un sia dalla moglie che dai bimbi, dai…, etc. Mais le sens est clair: c’était sa fête, et il avait déjà reçu, tant de sa femme que de ses enfants, parents, admirateurs et admiratrices, une tonne de courrier. Le dédain réservé à la virgule qui sépare ricevuto de moglie provoque une réaction d’incompréhensions en chaîne, où la moglie devient des femmes, où les expéditeurs se transforment en compléments d’objet et le tas de lettres en un colis: «C’était le jour de sa fête, et il avait déjà reçu femmes, enfants, parents, admirateurs, admiratrices, un paquet postal», 162, 18-19. Inversement, à partir d’une phrase tout a fait limpide, telle que «Zoraide lo guardò con un’ira e un pallore nel volto», 481, 19 (et que l’on comprend ainsi: le visage marqué par la pâleur et la colère, Zoraïde le regarda), on reste déconcerté devant l’ambiguïté suivante: «Zoraide regarda le visage pâle, plein de colère», 44, 10. Ce qui fait de notre héroïne une Peau-Rouge regardant un Blanc courroucé, car les Visages pâles peuvent être irascibles. Il manque ici le pronom complément le ainsi qu’une virgule après regarda, puisque le traducteur a choisi à bon droit de se passer du «con».

VI.3. D’une rive à l’autre

m) La fête de ce général et la mention d’une splendeur féminine nous enjoignent de réfléchir à la transcription française, parfois impropre, de quelques noms propres italiens. La règle (ou la tendance) veut que l’on ne traduise plus les noms de personnes: s’il vivait aujourd’hui, on ne franciserait pas Cristoforo Colombo. Or les lois souffrent maintes exceptions: la plupart des Français ignorent l’italien mais recourent au tréma pour distinguer nef de nf, ah des laidesde Adélde, l’aida de l’Aïda, l’éther de l’hétre et l’Oise de Héloïse. Si jamais ils lisent Zoraide à la française, cela leur procure la même suggestion sonore que si les Italiens lisaient Zorìgida. D’où la nécessité oubliée de l’écrire et de la prononcer Zoraïde tout comme Zénaïde ou les Danaïdes. Il va de soi que lorsque l’on tombe sur un rassemblement de dames illustres («… Laura e Leonora… Beatrice di Folco Portinari, Santa Teresa di Gesù, Margherita», 558, 20), on ne peut se contenter d’adopter sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus ou Marguerite (150, 4). Laure, Eléonore (d’Este) et Béatrice sont flatteusement enregistrées sous ce nom dans toutes les encyclopédies francophones qui vantent encore leurs charmes. Mais le traducteur ne les a pas davantage identifiées qu’il n’a reconnu en «Euro», 515, 5 un vent personnifié: Eurus ou Euros (87, 17 où «Euro» reste Euro). Mais comment démasquer «Beatrice» quand on ne reconnaît pas Dante sous Gadda et que l’on ne devine pas que derrière «il golfo appena che riceve, da Euro, più briga» se profile «’l golfo | che riceve da Euro maggior briga» du Par., VIII, v. 69? Le Posèlleco, forme napolitaine récurrente du «Posillipo», n’est pas traduit en Pausilippe ou Pausilype et demeure tel quel, sans note, inexpliqué (87, 10). Pas de traduction possible sans un passage par la tradition locale. Le rendu de quelques surnoms ou appellations laisse également à désirer: «Gildo, detto il Castagna. | Per via ch’era accaduto non una volta l’avessero ad aver colto in castagna …», 472, 34-35 garde son sens mais perd de sa couleur avec «Gildo, dit il Castagna, la Faute. | Parce qu’il avait été pris enfaute…», 32, 10-11. L’argot français présente un équivalent parfait avec marron [= châtaigne] dans les expressions être marron, ou être fait marron, au sens de être pris sur le fait, en flagrant délit, la main dans le sac [= Gildo, dit le Marron, parce qu’on l’avait fait plus d’une fois marron]. (9) Pour «il Carlo, il Gibigiana», 478, 2 [= éclat, reflet, miroitement], «le Miroir» ou «le Miroitant» suffirait bien au lieu du «Miroir-miroitant», 39, 20. Pour «Luigi Pessina, detto il Luigino gramo», 495, 13, «Louison le plaintif», 62, 23 ne convient pas du tout: il n’est pas homme à se plaindre, même s’il est à plaindre, puisque «gramo» peut être rendu par chétif, malingre, patraque, souffreteux, etc. Enfin, quitte à traduire, je conserverais l’adjectif substantivé «Umanitaria», 487, 12 et préférerais l’Humanitaire à la seule «Société» en raccourci, 52, 25. Il y a beaucoup de Sociétés, mais une seule «Humanitaire». Et je n’aurais certainement pas apprivoisé les «case popolari», 506, 27 en «HLM», 77, 3. Les HLM [= habitation à loyer modéré, qui succédèrent aux HBM = habitation à bon marché] représentent un aspect trop français du problème du logement; des maisons populaires auraient mieux rendu compte de l’initiative milanaise d’alors.

n) Le souci du mot le plus juste devrait donc être permanent: «a sto modo», 470, 12 devrait automatiquement amener «d’la sorte» ou «de c’te manière» et non «de la sorte», 28, 23; «Eran mani, eran braccia nude, bianche, da morsicarle», 470, 17 devrait donner envie de les mordiller plutôt que de les «mordre», 28, 29; «E le signore concludevano: “Figuriamoci!”, pensando…», 558, 18 appelle, entre commères françaises, un «Pensez donc!» et non un «Nous voyons bien!», 150, 1. De l’inexactitude on glisse vers la maladresse, et la gaucherie ne manque pas de ressources. Ainsi, se voit écartée la traduction littérale évidente, admise, unique, parfaite: «città Leonina» [= Rome], 532, 8 impose l’appellation «cité léonine», consacrée par l’usage, et non je ne sais quelle «ville léonienne», 112, 10; «il timbro egofonico, cioè la voce di capra», 525, 6 exige le timbre égophonique (de aigos, chèvre et phoné, voix, précise le Larousse) car la solution «le timbre chevrotant, autrement dit la voix de chèvre», 102, 6 risque de faire passer Gadda pour un enfonceur de portes ouvertes. Le défaut contraire consiste à déduire abusivement le français de l’italien: «incretiniti», 499, 25 / «encrétinisés», 68, 14, au lieu de «crétinisés»; «passo funereo», 484, 13 / «pas funéraire», 48, 13 au lieu de «funèbre» (ne sont funéraires qu’inscriptions et monuments); «ponticello», 544, 9 / «poncelet», 128, 33 au lieu de «petit pont, ponceau» (le poncelet étant une unité de puissance). Au comble de la maladresse se situent, alors que l’italien est de très bon aloi, le barbarisme ou le néologisme dyslexique: «studentelli», 488, 1 / «estudiantaux», 53, 16 (suffixe aberrant non diminutif, au lieu de petits ou jeunes étudiants); «topaglia», 519, 27 accouche même, non point d’une souris, mais d’une «topalgie», 94, 26 (ainsi les «rats» font les frais d’une douleur liée à un lieu qui n’a pas encore trouvé son topique).

o) Au regard de toutes ces remarques sur le choix des mots, des considérations sur leur ordre de succession ou la distribution de la phrase vont paraître anodines. Mais ici commence la musique, propre à chacun. J’éviterais par exemple en français des rapprochements suspects tels que «pas même un nez n’é mergeait», 166, 30 pour «non emergeva neppure il naso» 571, 22, à cause des «nénés» [= tette]; ou encore «jusqu’à quarante ans», 120, 6 pour «anche quarant’anni», 537, 30, à cause d’un vocable commun aux deux langues. Bien souvent je garderais l’ordre retenu par Gadda, tant son maintien correspond à une meilleure harmonie du rendu français. Mon oreille préfère «un humble bien» à «un bien humble», 73, 14, s’il s’agit «d’un umile bene», 504, 2 en fin de paragraphe. Elle trouve que «la chaude haleine de la terre» lui transmettrait mieux que «la respiration chaude de la terre», 189, 9 le souffle de «il caldo respiro della terra», 588, 3. La position des termes se voit quelquefois chamboulée sans profit stylistique: «I più imbestiati presero a scaricar sulle panche e sulle assi quel malumore che non potevano sugli interventisti», 527, 6-8 n’est pas bonifié par la permutation «Les plus enragés se mirent à décharger cette mauvaise humeur, qu’ils ne pouvaient pas décharger sur les interventionnistes, sur les bancs et les planches», 105, 1-3. Le traducteur croit devoir faire l’économie d’une préposition «sur» alors qu’il devrait veiller à nous épargner un démonstratif [ = Les plus abrutis se prirent à décharger sur les bancs et sur les planches la mauvaise humeur qu’ils ne pouvaient déverser sur les interventionnistes]. Mais le respect d’une cadence, en dehors de toute scansion, peut s’avérer obligatoire pour la transmission du sens. Une simple inversion, acoustiquement gratuite, débouche sur un contresens: «… se anch’io non partissi, ed è l’orgoglio de’ soldati bravi», 577, 28 est interprété ainsi: «si moi aussi je ne partais pas, et c’est l’orgueil des braves soldats», 174, 22, alors que je crois pouvoir comprendre: «même si je ne partais pas, et [partir] c’est la fierté des soldats braves». Car, dans la rhétorique de guerre gaddienne, l’intensité de la bravoure peut ne dépendre que de la place d’un adjectif.

p) Cette apparente insensibilité du traducteur aux sens divers qu’entraîne le déplacement d’un mot (antéposé, bravo qualifie de càpace ou d’onesto le substantif, et postposé il acquiert la valeur de prode comme dans «gli epici canti del tuo popol bravo») se conjugue, me semble-t-il, avec une certaine tendance à lénifier la force d’un effet: «un veneto immilanesito», 546, 19 [= milanisé, et l’on songe à «quando rozzo e salvatico s’inurba», Purg.XXVI, 69) s’affadit en un «Vénitien devenu milanais», 132, 9. A cela près que pour Gadda un veneto n’est pas un veneziano (le mot veneto remplace «un albanese di Bèri») et qu’il ne suffit pas de «devenir» milanais pour l’être. Le même participe devenu va diluer un constat lapidaire, paragraphe à soi seul, tenant en une phrase d’une demi-ligne: «Così le reclute erano soldati» 577, 22 / «Ainsi, les recrues étaient devenues des soldats», 174, 15. La concision apodictique du trait, qui resserre la transformation à vue et juge le comportement au feu, pouvait conserver l’efficacité de ses onze pieds d’origine et se convertir en un décasyllabe plus martial et martelé [= Ainsi les recrues étaient des soldats]. Ailleurs, s’agissant de l’explosion d’un obus, Gadda la condense en un mot, «rabbia», qui fait peut-être écho à la «tedesca rabbia» de Italia mia, 128, 35: «la valle ne accolse la rabbia», 567, 22 [= la vallée en accueillit la rage]. Trouvant insuffisante ou trop peu évocatrice cette «rabbia» unique et terminale, le traducteur croit devoir en dilater l’effet: «la vallée en accueillit toute la fureur», 161, 7; en fait il l’estompe, la ouate ou l’amortit par la sonorité de «toute», tandis que chez Gadda l’expansion tient à l’accueil de la vallée, la «rabbia» se bornant à exprimer la déflagration de l’obus et ses ravages subséquents. Les ennemis, ceux-là mêmes qui envoient les «briscole», sont énergiquement traités de «rottinbuli» par un commandant méridional (comparable aux écrivains «di polso»): «quei rottinbuli», 566, 10 [= enfoirés ou, pour reproduire l’euphémisme, embulés) fait place à des «lascars», 159, 4 dont la nuance admirative [= gaillards hardis ou malins] relève de la «pasta frolla». Il en va de même pour l’expression «infinocchiare i minchioni», 505, 3 / «rouler les couillons», 74, 22 qui aurait été plus nerveusement servie par l’aussi populaire «entuber les conards», ou «empapaouter» (étymologie incertaine).

q) Il me parait superflu d’aborder ici les problèmes posés par les parlers régionaux (milanais, vicentin et autres), tant parce que la dernière version de La meccanica a beaucoup perdu de la patine dialectale qui caractérisait maints dialogues, que parce que le traducteur n’a pas cru bon, quand ils subsistent, de leur apporter une solution distincte du français moyen. Du moins aurais-je tenté, lorsqu’il s’agit d’un vers de Carlo Porta, correctement restitué par le traducteur («tutta goss, tutta pel e tutta lard», Le poesie, 90, 8) et joliment malmené par Gadda («tuta pel, tuta goss e tuta lard», 565, 19), de conserver le rythme de l’hendécasyllabe tronqué [= toute en poil, toute en gueule et toute en lard] plutôt que d’obliquer vers un adjectif du registre «mignon» («grassouillet» = grassottello): «toute gosier, toute poil et toute grassouillette», 158, note 1.

Reste le problème des archaïsmes, tels que l’on en rencontre à foison chez Gadda et dans les deux premières pages, doctement alambiquées, de La meccanica, tout comme au début du Castello ou tout au long de la Nota bibliografica. Encore faut-il distinguer l’archaïsme d’une syntaxe redondante de celui des vieux mots. Ne pas reproduire le dédale des périodes reviendrait à démissionner devant l’une des dimensions poétiques de l’édifice. Mais, pour reproduire, il convient d’abord de se repérer soi-même dans le labyrinthe de la construction. Le traducteur y perd parfois son fil d’Ariane, comme il a déjà été dit pour ces passages (cf. 467, 12 et 469, 14). Quant à l’archaïsation lexicale, dont je reste un farouche partisan quand le texte la dicte, elle relève d’un saupoudrage ou d’une coloration transparente après coup. Il faut en priorité s’attacher à rendre exactement ce qui est clair sur la page et dans l’esprit de Gadda: «e verdastre, con i quattro piffari all’aria, le carogne pallonate de’ più fetidi e malvagi animali, quali furono in vita e saran pecore, jene, sanguinolenti sciacalli, saltabeccanti scimie, asini con crine de’ lioni e gran baffi», 469, 5-8. Cette vision de mort flottante poursuit Gadda depuis l’Isonzo et jusque dans la Nota bibliografica: «… le lor caronie: che fanno a gallo come alcuna enfiata cornamusa qual abbi ad aera le ciarramelle, che de la piva son tre, ma degli asini quattro…» (PLF SGF II 71). Si l’on éclaire ces piffari-là par ces ciarramelle-ci, la traduction proposée ne convainc pas: «et, verdâtres, les quatre fers en l’air, gonflées, les charognes des animaux les plus fétides, les plus méchants…», 27, 6-8. D’abord parce que les animaux évoqués (moutons, hyènes, etc.) sont rarement ferrés, ensuite parce que les jambes ou pattes sont aux cadavres gazeux ce que les «chalumeaux» ou tuyaux sont à l’outre des cornemuses, binious, musettes et autres bagpipes. On peut donc suggérer la version «et verdâtres, les quatre chalumeaux à l’air, les charognes ballonnées des plus fétides et mauvais d’entre les animaux…», quitte à adopter les défunts «léons», 1.10, par lesquels le traducteur rend les lioni anciens: même si Brunet(to) Latin(i), moderniste méconnu, parlait déjà, dans son Livre du Trésor, de «lions» avec le i qui leur est resté. Enfin, il ne faut pas non plus rebuter à l’excès le lecteur par le surgissement de termes plus obscurs que le texte italien; rendre l’usuel et limpide «se non pochi», 467, 11 par «sinon alcuns», ou bien «il giusto colpo springherà tremendo sopra al bersaglio», 467, 6 par «formidable, le coup juste la cible espringuera», ne facilite ni la lecture ni l’intelligence du texte. Les Français non-médiévistes ont oublié plus encore que les Italiens que «espringuier» [= sauter, danser] et springare sont de vieux germanismes. Il eût été préférable ici de privilégier le sens [= se ruera, bondira, jaillira sur ou vers ou contre la cible) en faisant son deuil d’un vieux français aussi approximatif qu’énigmatique. Archaïsons certes, mais à bon escient et en veillant à demeurer aussi compréhensible qu’un auteur qui se savait, dans ses heures enjouées, suffisamment ardu. L’incrustation de paillettes qui fassent opportunément corps est difficile à distinguer, c’est vrai, d’un placage de pacotille.

VII. Des convenances, ou de la casse et du séné

On conçoit que la critique littéraire, qui a d’autres chats à fouetter, ne s’abaisse pas à relever de telles peccadilles. Contrainte à réagir rapidement, quand elle n’est pas sollicitée par l’éditeur ou stimulée par le traducteur, elle se dispense de tout examen ponctuel et se contente volontiers des aimables généralités que l’espace et les mœurs autorisent. Personne, et moi pas davantage, n’a songé dans les gazettes d’ici à évoquer Remarque ou Comisso, dont Gadda put envier le succès, ni le Lussu de Un anno sull’Altipiano, dont l’heure française viendra j’espère, ni l’Hemingway de A Farewell to Arms (1929), où un ambulancier (américain) Frederic Henry, volontaire dans les services de santé de l’armée italienne en 1917, tombe amoureux d’une infirmière (anglaise), a droit à la retraite de Caporetto et déserte. Jene veux pas reprendre la biographie d’Hemingway (lui-même volontaire dans une unité sanitaire – américaine – , enrôlé dans une section d’Arditi et grièvement blessé à vingt ans) mais indiquer des recoupements avec le parcours de Franco Velaschi et son contexte (guerre et amour, vie et mort: entre les deux, des ambulances). Dans quatre bons articles sur La meccanica/Mécanique, les chroniqueurs évoquent Gadda, son oeuvre, Milan, l’Isonzo, les personnages et l’ originalité de ce roman-ci; quand ils situent Gadda pour le grand public, ils préfèrent les rapprochements avec des noms connus et valorisants (Pirandello, Svevo, Verga, Vittorini) à ceux moins frappants de participants directs (Jahier, Slataper, Stuparich). La part réservée au traducteur (au début, au milieu, à la fin de l’article ou nulle part) est modeste et de bon ton. Ainsi René de Ceccatty peut-il présenter en première colonne une Mécanique «excellemment rendue par Philippe Di Meo, qui s’est fait une spécialité des auteurs réputés intraduisibles comme Manganelli et Zanzotto» (Le Monde, 4 septembre 1992: 29). Son avis serait plus convaincant s’il ne traitait Franco Velaschi (bien présent du chapitre IV au dernier) de «personnage secondaire… un comparse auquel Gadda n’a pas le temps de s’intéresser». Peut-être n’a-t-il pas reconnu Franco dans le guidatore/chauffeur de l’ambulance. Monique Baccelli apprécie la traduction par le biais d’une parenthèse tout en rappelant la langue d’un écrivain qui émaille «son italien aulique de néologismes, de termes techniques et de phrases dialectales (une mosaïque linguistique bien rendue par la traduction) avec une prédominance de “meneghin” qui annonce L’Adalgisa». Dommage que, songeant au tréma pour «mosaïque», elle l’oublie pour «Zoraide, la belle Vénitienne», ce qui revient en raccourci à situer Venise à Vicence ou à Castelfranco, Veneto et non veneziano (La Quinzaine littéraire 609 (1992): 11). Jean-Paul Manganaro se montre d’une suavité délicieusement encomiastique lorsqu’il parle enfin, et c’est le plus disert, d’une traduction «belle et sensible, suivant toutes les aspérités et les abandons de l’écriture gaddienne, et qui ne prend pas son propre ton pour interpréter, mais tous les tons dont il [= Philippe Di Meo] peut disposer pour traduire» (Magazine littéraire 303 (1992): 86). Je regrette toutefois que dans son article, par ailleurs très suggestif, ce traducteur de mes amis exalte lui aussi la splendide «Zoraide, au nom emblématique [?] et qui finira par être celui-là même [??] d’une des grandes héroïnes de L’affreux pastis de la rue des Merles…»; je déplore aussi que dans une phrase un peu trop dense sur la «langue sans égale» de Gadda («neuve et moderne, langue inouïe, presque en dépit de toutes ses recherches infinies qui l’amènent à contaminer d’un dialecte lombardo-vénitien [???] le langage littéraire cultivé, à travers ses parcours qui savent charrier toutes les pierres précieuses de la langue sans qu’elle soit ici précieuse, réinventant les mots et les phrases par des commentaires implicites et des références littéraires»), le chroniqueur prête à l’auteur un «pastis» lombardo-vénitien. La splendeur de Zoraïde a dû être confondue avec la Zamira Pàcori de QP, quant à sa raideur (emblématique), je me demande ce qu’il y a de commun (à part le sexe et le Z) à Zoraïde et à la tenancière «madama Zenaide» ou à la «Zaira del Battifredo» (popputa e proterva, EP SGF II 355 et 359), pour ne pas parler de la Zaïre de Voltaire, de la Zelinda de Goldoni, de la Zéphire de Restif, de la Zerbinette de Molière, de la Zerlina de Mozart ou des ballerines Zambelli et Zucchi; laquelle Virginia triompha dans Excelsior, ballet de Manzotti (Luigi). Un air de langueur orientale peut-être, comme chez Zénobie, reine de Palmyre. (10) Mais le lombard de La meccanica est distinct, sauf erreur, du vénète. Quoi qu’il en soit, la palme revient à Jean-Baptiste Marongiu (Libération, 3 septembre 1992: 23). La traduction n’étant pas son objet, il retrace la carrière de l’homme qui «a postulé sans succès un poste de bibliothécaire dans le célèbre cabinet Vissieux [sic] de Florence». Gageons que cette coquille eût fait les délices du postulant. Le premier et le dernier de ces confiants lecteurs citent même innocemment des lignes de Gadda en français nouveau, sans s’aviser des erreurs de forme ou de sens que comportent les passages ainsi brandis. C’est que les chroniqueurs mondains, dans leur hâte ou leur incompétence, ne se fondent que sur une lecture cursive et partielle: celle de l’original ou celle de la chose traduite. «Corto-circuito» eût dit Gadda. La confrontation plus ou moins minutieuse et complète requiert une patience de bénédictin, le culte de la flamme philologique et des loisirs de rentier.

Et puis, ainsi que l’écrit judicieusement Claude Ambroise: «La traduction peut être considérée comme une figure de l’incontournable imposture, puisque celui qui recourt à une traduction, justement parce qu’il y recourt, ne saurait juger de sa vérité. Quant à celui qui est censé avoir la capacité de porter un jugement, il n’a pas besoin de recourir à un traducteur, raison pour laquelle il ne peut que se transformer en rival, ou en complice, de ce dernier. […] Aujourd’hui, on observe des comportements analogues dans les maisons d’édition, ou bien encore en lisant dans les gazettes les louanges ou les critiques adressées aux traducteurs, ainsi que les réponses de ces derniers» (art. cit., cf. V.2, note). Si l’on adhère à ces conclusions lucidement désabusées, il ne reste plus à l’examinateur (concurrent potentiel) et donc suspect de partialité ou de flagornerie qu’à se retirer sur la pointe des pieds en adoptant ce «tono badin (sfotticchiante)», EP SGF II 344 (les 2, 5%), que Gadda prêtait aux Français.

Qu’advient-il cependant de l’âme de l’auteur, dûment ou indûment traduit? «quell’anima abbastanza piagata», comme disait perfidement Tommaseo de Leopardi. «Nell’Inferno credo che sarò condannato a leggere le mie opere» confessait Gadda à Leonetto Leoni (SD SGF I 951). Serait-ce se montrer vraiment moins dur envers lui que de le condamner, en un Purgatoire francisé, à lire telle ou telle traduction de ses œuvres? Quant à l’auteur de ces lignes, il pourrait utilement méditer sur tel sermon du P. Bourdaloue: lequel, prêchant les yeux fermés, «frappant comme un sourd, disant des vérités à bride abattue» selon Mme de Sévigné, dénonçait le «zèle inquiet de la perfection d’autrui, tandis qu’on néglige la sienne propre». Fortes paroles en vérité, qui devraient réconcilier tous les affamés de notoriété.

Université de la Sorbonne Nouvelle – Paris III

Notes

1. Les références des œuvres citées en traduction figurent au chapitre IV.1. Les passages traduits sont suivis ou precedes de l’indication «trad.».

2. Cette fascination pour un 14 propitiatoire (cf. la datation de Novelle dal Ducato in fiamme: 14 avril 1953) me permet d’éclairer un petit mystère qui reposait parmi mes livres. Je transcris la dédicace manuscrite apposée sur un exemplaire de La Madonna dei Filosofi (exempl. n° 20, mars 1931): «A Marcel Brion | hommage | de Carlo Emilio Gadda | Florence, le 14 avril 1914». Né en 1895, Brion publiait sa Vie d’Alaric quand sortait chez SolariaLa Madonna gaddienne. «1914» doit donc relever, entre anciens combattants, de la fraternité d’armes: hommage aux Français entrés plus tôt en guerre; et le «14 avril», six mois après novembre, me fait conjecturer que Gadda célébrait également ses demi-anniversaires.

3. G.C. Lepschy, Traduzione, in Enciclopedia Einaudi, diretta da R. Romano, XIV (Torino: Einaudi 1981), 446-59.

4. Supplément au no. 613, 1er-15 déc. 92. On peut y lire avec profit, entre autres articles, Le désir de traduire (bel art poétique) de J.-B. Brunet-Jailly, le provocant Pour la trahison de J. Ancet; la savante Alchimie de la traduction de P. Deshusses; la Petite phénoménologie élégamment subtile de B. Simeone et les considérations pertinentes de M. Giudicelli (sur la nécessité d’éclairer les référents chez Antonio Lobo Antunes) dans La traduction et la pluralité des cultures. Plus loin (VII), j’emprunte à Cl. Ambroise un passage de son Traduction et imposture: Sciascia.

5. Guide exigeant, savant lettré, homme aussi fin que sensé, Pézard n’aurait jamais argué de l’impression toute subjective d’extrême rapidité que procure l’écriture de la Commedia à une consœur pour s’autoriser à traduire en prose un peu plus vite que ce poète ne rima en toscano. L’argument ne lui eût point paru recevable. Sur Pézard traducteur de la Commedia (et de tout l’œuvre de Dante) on se reportera avec intérêt à l’article sensible de R. Dragonetti, Traduire les classiques italiens (Lausanne: Travaux du CTL, n. 14 – Université de Lausanne, 1992), 43-55.

6.Nous autres à Vauquois (Nancy: Presses Universitaire de Nancy, 19923). Né lui aussi en 1893, officier au 46e de ligne, Pézard fut grièvement blessé en septembre 1916. C’est durant sa convalescence qu’il écrivit ce livre dédié «A mes amis | qui sont | morts»: précisément sur et pour la Butte de Vauquois, «la butte à la mort louche»: guerre de tranchées, de mines, de sapes. Rangé a côté de Ceux de14 de M. Genevoix, et traduit en allemand par P. Fischmann sous le titre Sturm auf dem Hügel Vauquois (Berlin: Ed. Bernard et Graefe 1932), ce journal presque immédiatement retranscrit par un intellectuel aux nerfs plus solides que ceux de Gadda, témoignage sur le vif et sur les morts d’une qualité humaine et littéraire exceptionnelle, devrait enfin par sa valeur et sa vaillance susciter l’étude d’un comparatiste.

7.Heurs et malheurs de deux mécaniques, dans Les Lettres françaises 25 (1992): 12-13.

8. Les trois mentions renvoient dans l’ordre pour un même passage à: 1. La Meccanica (Milano: Garzanti 1974); 2. M (RR II 461-589); 3. La Mécanique (Paris: Seuil, 1992). Chaque citation est suivie de deux chiffres: le premier correspond a la page, le deuxième a la ligne.

9. «Châtaigne – Femmelle du marron» – G. Flaubert, Dictionnaire des idées reçues.

10. Signalons à tout hasard que le Dictionnaire des Opéras de Félix Clément et Pierre Larousse (1869) mentionne cinq opéras dont le titre comporte une Zoraïde: l’un allemand, Zoraïde ou la paix de Grenade, Blum (Berlin, 1818); les quatre autres italiens: Zoraïde, Farinelli (Venise, 1816); Zoraïde e Corradino, Bianca (Venise, 1918); Zoraïde di Granata, Donizetti (Roma, 1822); et, finalement, Ricciardo e Zoraïde, musique de Rossini, livret de F. Berio di Salsa, représenté a Naples en 1818, à Paris en 1824 et pour la dernière fois à Milan en 1846. Cette ultime Zoraïde est la fille du prince Ircano, seigneur d’une partie de la Nubie. L’héroïne de la Meccanica, alias Edvige ou Irma, après tant d’aïeules homonymes, avait de qui tenir pour toucher les cœurs.

Published by The Edinburgh Journal of Gadda Studies (EJGS)

ISSN 1476-9859
ISBN 1-904371-16-7

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